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Bourguiba tel que je l’ai connu : la transition Bourguiba - Ben Ali, par Dr Amor Chadli

Bourguiba tel que je l’ai connu : la transition Bourguiba-Ben Ali Dr Amor Chadli
 

La destitution

Quelle incertitude et quelle obscurité la succession des temps ne doit-elle pas répandre sur l’Histoire puisque dans les faits récents et qui se sont passés presque sous nos yeux, le faux prend la place du vrai.
Plutarque-Le banquet des sept sages

 

Samedi 7 novembre 1987. Il est 5 heures du matin. Le téléphone, sur ma table de nuit, me réveille en sursaut. C’est un confrère de la faculté de médecine, le professeur Abdelaziz Ghachem, qui m’apprend que Mohamed Sayah a été arrêté au cours de la nuit. Bien qu’encore ensommeillé, m’étant couché après minuit, je m’interroge sur les raisons qui ont pu conduire à l’arrestation d’un ministre d’état1, historiographe du Président Bourguiba, qui lui a toujours manifesté son attachement et qui, cinq jours auparavant, déjeunait à sa table. Devant l’invraisemblance de cette nouvelle, plusieurs hypothèses se bousculent dans mon esprit. Je sais que Mohamed Sayah avait séjourné du 2 au 4 novembre 1987 à Paris où se trouvait Wassila Ben Ammar, ex-femme du Président2. L’aurait-il rencontrée ? Aurait-il participé à l’une des réunions qu’elle organisait ? La rumeur publique, à Tunis, laissait entendre que le séjour à Paris de l’ex-première dame était motivé par des raisons autres que des raisons de santé3.

Ces pensées défilent rapidement lorsque le téléphone sonne à nouveau. Cette fois, c’est Ali Chanoufi, professeur à la faculté des Lettres, qui avait exercé les fonctions de chargé de mission au cabinet du ministère de l’éducation, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique (MEESRS), du temps où je dirigeais ce département.

As-tu entendu Radio Tunis ?

En lui répondant « Non », j’ouvre la radio. Je reconnais la voix du Premier ministre Zine Ben Ali qui déclare : 
Les énormes sacrifices consentis par le dirigeant Habib Bourguiba, premier président de la République (…) 
Premier président ? Mais qu’est-ce que cela signifie ? Serait-il arrivé quelque chose à Bourguiba au cours de la nuit ? Aurait-il fait une récidive de son infarctus qui, pourtant, s’était entièrement stabilisé depuis 1967 ? S’il en est ainsi, pourquoi n’aurais-je pas été informé ? Il était pourtant en parfaite santé lorsque je l’ai quitté, il y a à peine six heures !

A la Radio, la lecture se poursuit :

Face à sa sénilité et à l’aggravation de son état de santé, se fondant sur un rapport médical, le devoir national nous impose de le déclarer dans l’incapacité d’assumer les charges de la présidence de la République …
Tout devient clair !

Je téléphone immédiatement au garage de la présidence pour demander ma voiture. Une dizaine de minutes plus tard, le chauffeur Mahjoub est là. Le policier de service, Ahmed Ben Arous, averti, nous rejoint devant la porte de l’Institut Pasteur où je réside. La route vers Carthage est entièrement dégagée.

En chemin, les événements de la soirée de la veille, passée auprès de Bourguiba en compagnie de sa nièce Saïda Sassi, défilent dans mon esprit. Le thème de la discussion n’avait pas porté, comme souvent, sur la littérature ou sur le mouvement national, mais sur les croisades. Le Président nous avait donné une véritable leçon d’histoire à ce sujet. Il en avait évoqué la genèse qui remontait à la victoire du sultan seljouquide, Arslan, sur l’empereur romain Diogène, fait prisonnier en 1071, nous expliquant notamment que seule la première croisade, menée en 1098, avait été un succès pour les Croisés mais qu’ensuite l’avantage avait changé de camp, en faveur des Musulmans.

- Après une période pendant laquelle les forces entre les deux protagonistes ont été à peu près égales, sans que l’un des camps ne remporte une franche victoire, on assista à une unification des Musulmans puis à de nombreuses victoires sur les Croisés sous la bannière de Saladin.

- C’est pour cela qu’il est considéré comme un héros ? demanda Saïda

- C’est vrai, Saladin est toujours présent dans l’esprit et le coeur des Musulmans car son nom est resté lié à la gloire de l’Islam. Ce jeune officier de l’armée de Nouredine, fils de Mahmoud Zengui, a d’abord opéré sous les ordres de son oncle, le général kurde Chirkouk. Après sa victoire sur les Croisés en Égypte, il s’est installé au Caire avec le titre de Grand vizir du calife fatimide. Depuis, la roue de la fortune a tourné en sa faveur. Coup sur coup, la mort de son oncle, celle du dernier calife fatimide, puis celle de Nouredine, l’ont hissé à la tête d’un immense empire comprenant l’Égypte, la Syrie et le Yémen. De 1169, date de sa prise de pouvoir, à 1193, date de sa mort, il a poursuivi sans relâche la lutte contre les Croisés et a unifié le monde musulman en consacrant le pouvoir sunnite et en mettant fin au pouvoir fatimide en Égypte. Le prestige de Saladin est attaché à sa réputation de libérateur, mais il n’en a pas moins été un grand réformateur qui a fait régner le droit, la morale et la probité. Il concevait le pouvoir comme une fonction au service de la société. Homme cultivé, ouvert, tolérant et humain, il s’est entouré de sages et de savants et a encouragé l’instruction et la marche vers le progrès, ce qui a favorisé le rayonnement de la nation arabe et l’a engagé dans un mouvement unificateur. Aussi, est-il important de garder à l’esprit, pour en tirer la leçon, que l’union et la cohésion d’un peuple conditionnent sa puissance, alors que sa division et son déchirement (fitna) entraînent sa faiblesse. Cette règle s’est toujours vérifiée. Dès l’aube de l’Islam, les Arabes après avoir remporté, en 636 H, une victoire éclatante à Yarmouk sur l’empereur byzantin Héraclius, ont vu leur élan se ralentir pendant un certain temps à la suite des divisions et des luttes intestines entre le calife Ali et le gouverneur Mouaouia.

- C’est Saladin qui a chassé définitivement les Croisés ? questionne Saïda

- Non, répondit le Président. Après la mort de Saladin, les Musulmans subirent de nombreux revers. Quelques décennies s’étaient à peine écoulées, que l’armée mongole dirigée par  Hulagu massacrait le dernier calife abbasside et brûlait la ville de Bagdad en 1258. La prestigieuse bibliothèque de la ville fut consumée par les flammes. Puis les Croisés assiégèrent le Caire, mais les Mamelouks arrivèrent et délivrèrent la ville. Après la mort d’Ayyoub, dernier sultan descendant de Saladin, son épouse Chajarat ed-Dorr fut portée au pouvoir. Elle épousa l’un des chefs mamelouks, Aïbeg, qui prit le titre de sultan. Ainsi, la dynastie ayyoubide laissa place à la dynastie des Mamelouks dont les membres ne sont autres que d’anciens esclaves turcs devenus chefs militaires. Aïbeg mort, Qoutouz lui succéda. Il s’attaqua à l’armée mongole en Palestine, qu’il écrasa à Aïn Jallout (fontaine de Goliath). Il décima l’armée mongole, deux ans à peine après la destruction de Bagdad. Son successeur, Baybars, réunifia l’ancien empire ayyoubide et déracina les Croisés de la plupart de leurs places fortes. Mais les Croisés ne désarmèrent pas. Le roi de France, Louis IX (Saint-Louis) et son frère Charles Ier d’Anjou, roi de Naples et de Sicile, entreprirent une huitième croisade. Ils cherchaient notamment à convertir au christianisme Mohamed El Montassar, le roi hafside de Tunis qui régnait sur un territoire comprenant la Tunisie et l’Algérie orientale. Mais ils furent repoussés par ce dernier et leur croisade se termina avec la mort de Saint- Louis en 1270, à Tunis. Le successeur de Saint-Louis sur le trône de France, Philippe III Le Hardi, signa la même année un traité avec Mohamed El Mountassar pour l’évacuation du territoire tunisien par l’armée des Croisés.

- Mais comment faites-vous, Monsieur le Président, pour vous rappeler tous ces détails ? m’étonnais-je.

- J’ai beaucoup lu, au cours de mes détentions, notamment l’ouvrage de René Grousset en trois volumes sur les croisades. Et puis, il y a des choses qui vous marquent à un point tel qu’on ne peut les oublier ! me répondit-il. Vous voyez bien que la lutte entre l’Orient et l’Occident est très ancienne ! Aujourd’hui, cette lutte se poursuit. La chrétienté n’a pas pardonné à l’Islam d’avoir réoccupé les territoires conquis par Alexandre Le Grand en Orient et d’avoir ramené le Proche Orient au sémitisme et à l’Islam après une domination de près de mille ans par les Grecs, par les Romains puis par les Byzantins qui y avaient implanté le christianisme. Il n’a pas pardonné non plus aux Arabes l’occupation de l’Espagne pendant huit siècles, ni aux Ottomans d’avoir occupé les Balkans et d’être parvenus jusqu’au coeur de l’Europe.

Le Président parlait avec conviction et émotion. Je l’écoutais attentivement, plein d’admiration devant la précision et la clarté de ses idées. Cependant, j’étais préoccupé par le risque d’insomnie qu’une telle exaltation risquait d’engendrer. Conscient que cette page d’histoire ne pouvait le laisser indifférent et risquait de lui rappeler les sacrifices qu’il avait consentis au cours de sa lutte contre le colonialisme, je changeais de sujet pour le soustraire aux émotions à cette heure tardive, et orientais la discussion vers un propos moins prenant pour lui.

Je fis remarquer :
Saladin était soigné par un médecin israélite, de culture arabe, disciple d’Averroès, connu sous le nom de Maimonide. Baybars, de son côté, était suivi par un grand médecin arabe d’origine syrienne, Ibn al-Nafîs, celui qui a été le premier à décrire, au XIIIe siècle, la petite circulation du sang.

Voyant que le Président m’écoutait avec intérêt, j’ajoutais : 
En Europe, on considère que c’est William Harvey, médecin anglais, qui a décrit pour la première fois, au XVIIe siècle, la circulation sanguine, alors qu’en réalité il s’est basé sur la théorie d’Ibn al-Nafîs et en a réalisé la preuve expérimentale. De nombreux manuscrits médicaux arabes ont été rapportés d’Orient en Italie au XVIe siècle par Andrea Alpago, médecin italien qui avait séjourné pendant plus de trente ans auprès du consul vénitien à Damas. Harvey avait certainement pris connaissance des écrits d’Ibn al-Nafîs au cours de ses études à Padoue, ville qui s’était ouverte sur l’Orient depuis son annexion en 1404 par la république de Venise.

- Il est effectivement établi que l’Occident moyenâgeux a beaucoup bénéficié de l’apport arabe, ajouta le Président : Charles d’Anjou, le propre frère de Saint-Louis, ne s’est-il pas procuré à Tunis le Kitab el-Hawi d’Al-Razi en le faisant traduire par un médecin sicilien ? Et Hassen Ibn el Haithem, n’a-t-il pas été le premier à démontrer que les rayons lumineux pénètrent dans l’oeil alors que l’on pensait auparavant que les rayons émanaient de l’oeil ? 
- Oui monsieur le Président », me limitais-je à répondre. 

Comprenant mon intention de mettre fin à cette discussion tardive, le Président se tourna vers Saïda qui se mit à gesticuler, à faire des simagrées et à raconter des histoires futiles qu’elle mêlait à des souvenirs familiaux. Quelques minutes plus tard, les paupières du Président se faisaient lourdes et, sentant le sommeil l’envahir, il prit la direction de sa chambre. Je le suivis et restai debout devant son lit alors que Saïda, assise auprès de lui, poursuivait son bavardage. Vers 23 heures 30, le Président qui était allongé sur le dos, se mit sur le côté, tournant le dos à Saïda, signifiant par-là qu’il s’apprêtait à dormir. Nous lui souhaitâmes une bonne nuit et quittâmes sa chambre. Saïda qui passait la nuit au palais se dirigea vers son appartement alors que je quittais Carthage pour regagner mon domicile à Tunis.

Il était presque minuit, et tout paraissait normal. Ni le chauffeur, ni le policier qui m’accompagnaient, ni moi-même, n’avions remarqué la moindre anomalie lors de la traversée du parc et le passage du portail de la Présidence.

Je revivais les détails de cette soirée qui prenait un relief particulier mais, en trame de fond, l’inquiétude me lancinait : dans quelles conditions le Président avait-il appris la nouvelle de sa destitution ? Comment y avait-il réagi ? Où se trouve-t-il à l’heure actuelle, et surtout, quel sort va-t-il lui être réservé ?

Des gardes nationaux et des policiers qui s’affairaient dans tous les sens me ramenèrent à la réalité. Nous étions déjà à Carthage. une voiture blindée stationnait au carrefour, au niveau du terre-plein, contre le chapiteau. Plus loin, j’en remarquai d’autres. Je pus néanmoins parvenir devant la porte extérieure du palais. Là, un officier supérieur de la Garde nationale s’approcha pour m’avertir qu’il avait reçu l’ordre formel de ne laisser entrer personne. J’insistai en précisant que je venais rendre visite à Bourguiba en tant que son médecin traitant et non en tant que ministre. Mais rien ne put le faire changer d’avis. Très poliment, il me fit comprendre qu’il ne pouvait enfreindre les instructions reçues. Après une dizaine de minutes de pourparlers avec lui et avec d’autres officiers de police, je compris qu’à leur niveau, je ne pouvais rien espérer et retournai chez moi. 

Le chauffeur et le policier semblaient, comme moi, atterrés par la nouvelle. J’autorisai le chauffeur à réintégrer le garage de la présidence et libérai le policier en garnison dans mon jardin ainsi que celui qui m’accompagnait en voiture.

De mon bureau à l’Institut Pasteur, je suivis l’évolution de la situation, à l’aide d’une petite radio.

Il ne m’appartient pas ici de relater les événements de cette journée. Ils sont reproduits dans les quotidiens et hebdomadaires tunisiens et étrangers. Cependant, l’expérience m’a appris que certains journalistes ou responsables sont capables, selon les circonstances, de manipuler l’information, de la romancer et même de l’inventer de toutes pièces. La comparaison du contenu du quotidien La Presse du 7 novembre 1987, avec le numéro spécial de ce même quotidien paru en fin de matinée du même jour, en constitue un exemple. C’est d’ailleurs là, la raison qui m’a conduit à écrire ce témoignage dans le but de faire la lumière sur des faits que j’ai vécu et de rectifier certaines informations erronées et trompeuses ainsi que les interprétations fantaisistes et tendancieuses, espérant ainsi aider au rétablissement de la vérité.

Pour essayer de légaliser son acte, Zine Ben Ali a fait établir un certificat médical signé par sept médecins réquisitionnés en pleine nuit par le procureur de la république, Hachemi Zammal, celui-là même qui avait présidé le procès des intégristes, deux mois auparavant...

(...)

Le même jour, 7 novembre, vers 10 heures, Souad Lyagoubi-Ouahchi, soeur du docteur Sadok Ouahchi, qui avait conservé son poste de ministre de la Santé publique dans le gouvernement formé le jour même, m’appelle au téléphone :

- Si-Amor - me dit-elle - il a été décidé que vous pourrez continuer à voir Si El-Habib dès qu’il aura quitté Carthage.

- De quel Habib parlez-vous ? lui répondis-je.

Elle me précisa alors sa pensée.

- Vous voulez dire le Président Bourguiba ? m’écriais-je.

- Bien sûr, me répondit-elle.

Une heure plus tard, vers 11 heures, un coursier m’apporte une enveloppe de grand format, à l’en-tête du ministère des Affaires étrangères, libellée comme suit : « Son Excellence le professeur Amor Echadli, Institut Pasteur, Tunis » et portant les mentions manuscrites « Cabinet » et « Très urgent ». J’ouvre l’enveloppe. Elle contient une chemise renfermant un carton émanant du Cabinet qui mentionne : « Texte du message communiqué ce matin par téléphone par Si Hédi Mabrouk »

Le message lui-même est reproduit sur une feuille agrafée à ce carton. On y lit :

Monsieur le Premier ministre
Comme suite aux instructions de son Excellence Monsieur le Président de la République, j’ai pris mes dispositions pour m’excuser auprès du Roi Fahd qui devait me recevoir ce matin. J’ai également prévenu le ministre saoudien des Affaires étrangères qu’un remaniement ministériel a donné lieu à la nomination de Monsieur Mahmoud Mestiri comme ministre des Affaires étrangères et que le nouveau ministre demandera audience par la suite au Souverain saoudien. En ce qui me concerne, n’ayant pas de vol aujourd’hui même sur Tunis, ni direct, ni indirect, j’arriverai demain pour remercier Monsieur le Président Habib Bourguiba de l’honneur qu’il m’a fait pendant de nombreuses années en m’associant, avec ses autres collaborateurs, à son oeuvre.
Je vous dirai à vous-même, de vive voix, mes remerciements, ma fidèle amitié et mon entière disponibilité pour vous apporter mon concours, en dehors du gouvernement, chaque fois qu’il pourra être de quelque utilité.

Bien fraternellement
Hédi Mabrouk

Pour quelles raisons la lettre de Hédi Mabrouk m’a-t-elle été adressée à titre personnel, à l’Institut Pasteur, par un coursier, le matin-même du 7 novembre ? Qui est celui qui a cru bon de le faire alors que j’étais, dès lors, exclu de toute responsabilité gouvernementale ? Je ne le sais. Il est vrai que pendant la période au cours de laquelle j’ai assuré les fonctions de ministre directeur du Cabinet présidentiel, Bourguiba m’avait confié, au début du mois de juillet 1987, et pour une période de près de deux mois, l’intérim du ministère des Affaires étrangères. J’ai eu, alors, l’occasion de collaborer avec les responsables de ce ministère et c’est probablement l’un d’eux qui a jugé bon de me tenir informé du contenu du message de son ministre.

Quelques jours plus tard j’ai été surpris de lire la déclaration de Hédi Mabrouk, dans l’hebdomadaire Jeune Afrique :

Depuis de nombreuses années, surtout ces dernières semaines, avant le changement, la fidélité de mon amitié et de mon soutien au président Ben Ali, s’est manifestée sans défaillance et sans la moindre hésitation à l’égard de l’homme que je jugeais et que je considère comme le mieux placé pour assumer les hautes et difficiles responsabilités historiques de la relève à la tête de la magistrature suprême du pays. Et si je reste en France, c’est  pour éviter toute velléité de participation directe ou indirecte à la vie politique du pays, respectant ainsi mon engagement.

Hédi Mabrouk, ministre des Affaires étrangères, avait été désigné quelques semaines auparavant à la tête de la délégation tunisienne qui devait participer au sommet des chefs d’États arabes à Amman en Jordanie, le dimanche 8 novembre 1987. Ce sommet, qualifié souvent de Sommet de l’Entente ou Sommet de l’Accord, visait au rétablissement des relations diplomatiques des pays arabes avec l’égypte. Rappelons que, huit ans après l’exclusion de l’égypte de la Ligue arabe, à la suite du traité de paix séparé qu’elle avait conclu avec Israël en 1979, à Camp David, la plupart des états arabes étaient mûrs, prétendaient-ils, pour sceller l’unité de la nation arabe en acceptant la réintégration de l’égypte au sein de la Ligue et le principe du rétablissement de leurs relations diplomatiques avec cet état. Le front de refus qui s’était constitué au début des années 80, était en train de s’effriter. Mais la position de la Tunisie n’avait pas changé, Bourguiba considérant toujours que la réintégration de l’égypte au sein de la Ligue arabe serait catastrophique pour les Palestiniens. Au Président Chadli Ben Jedid qui l’entretenait à ce sujet, lors de sa dernière visite à Tunis, il avait répondu :

Tant que le drapeau d’Israël flottera sur le Caire, la Tunisie ne rétablira pas ses relations diplomatiques avec l’égypte.

C’était d’ailleurs l’instruction qu’il avait donnée à Hédi Mabrouk.

Or, quelques jours à peine après avoir été nommé Premier ministre, Zine Ben Ali me proposa de l’aider à convaincre Bourguiba de participer en personne à ce sommet. Qu’est-ce qui le motivait à souhaiter voir Bourguiba se rendre à Amman ? Cherchait-il à le mettre en minorité devant ses pairs ? Cherchait-il à compromettre ses relations avec l’Amérique déjà altérées par sa prise de position à la suite des bombardements de Hammam Chott ? Ou visait-il autre chose ? Je fis simplement remarquer à Zine Ben Ali que le problème était déjà réglé, le Président ayant désigné et donné les directives suivantes à Hédi Mabrouk afin qu’il le représente au sommet de Amman lui expliquant que : 

La réadmission de l’Égypte au sein de la Ligue arabe signifierait que tous les pays qui la constituent admettent implicitement une paix séparée avec Israël et une reconnaissance du fait accompli de ses agissements et par voie de conséquence, de son non-respect des résolutions de l’ONU, et cela, je ne peux l’admettre, car alors, tout pays arabe qui tenterait d’aider les Palestiniens dans leur lutte légitime contre l’occupation sioniste, serait taxé de renégat, de fauteur de trouble et mis à l’index par l’Amérique, allié inconditionnel d’Israël. La Tunisie a refusé de céder aux pressions de la France en poursuivant son aide à l’Algérie dans sa lutte pour son indépendance. Pourquoi tous les pays arabes réunis devraient céder aux pressions de l’Amérique ?

Il est permis de se demander si c’est le hasard qui a fait que le Président a été éloigné du pouvoir à la veille de ce sommet ou si, précisément, il a été éloigné à cause de cela.

Le 7 novembre en fin d’après-midi, je décidai d’appeler au téléphone le nouveau Premier ministre, Hédi Baccouche, pour lui demander des nouvelles du Président Bourguiba et lui faire part de mon souhait de lui rendre visite. Il me répondit que le transfert de Bourguiba dans une résidence aux environs de Sfax avait été décidé, mais que Bourguiba manifestait de la réticence à quitter Carthage. Il poursuivit en me demandant si je voulais bien le convaincre dans ce sens. Je répondis spontanément: 
Mais je ne comprends pas la raison d’un tel empressement ! Patientez donc un peu ! Laissez à cet homme le temps de s’habituer à la nouvelle situation !

Deux jours plus tard, j’appris qu’ils avaient trouvé quelqu’un pour accomplir cette triste mission, en la personne de Hamadi Ghedira, ministre de l’Agriculture, qui accompagna le Président, en hélicoptère, du palais de Carthage à sa résidence du Mornag.

Je demandai ensuite au nouveau secrétaire d’état à la Présidence, Abdallah Kallel, l’autorisation de me rendre au palais de Carthage pour récupérer des documents et livres personnels dans mon bureau, ainsi que des vêtements que j’avais laissés dans la chambre qui m’était réservée au palais. Il me répondit que, pour le moment, cela était impossible et qu’il fallait attendre encore quelques jours. Une semaine plus tard, on m’apporta une partie de mes vêtements restés à Carthage.

Ce fut là mon dernier contact avec le nouveau gouvernement...

(...)

 

Une page glorieuse de la Tunisie était définitivement tournée.

Extraits du livre: Bourguiba tel que je l’ai connu : la transition Bourguiba-Ben Ali 
Par Amor Chadli
600 pages, Février 2010, 25 DT, Distribution Berg Edition

1. Mohamed Sayah a été promu ministre d’État une semaine après sa nomination en tant que ministre de l’Éducation, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique, le 16 mai 1987.
2 . Le divorce du couple présidentiel a été prononcé le 11 août 1986 par le Tribunal de première instance de Tunis.
3. Le Nouvel Observateur, dans sa livraison du 22 août 1986, s’est fait l’écho d’une telle rumeur avec l’entrefilet intitulé La réponse de l’ex-femme de Bourguiba : « Wassila Ben Ammar, ex-femme du Président Bourguiba, divorcée depuis le 11 août 1986, est actuellement à Paris. On lui prête l’intention d’y réunir tous les disgraciés du régime, dont Tahar Belkhodja et Driss Guiga, pour préparer, en exil, la succession qu’elle organise sur place ». 
4. Le Monde du dimanche 8-lundi 9 novembre 1987 (p. 1), n’a pas manqué, sous la signature de son correspondant à Tunis, Michel Deuré, de signaler l’absence, parmi les signataires, du docteur Amor Chadli, médecin personnel du Président. 
5. Jeune Afrique n° 1403 du 25 novembre 1987, p. 77. 
6. Le Monde du mardi 10 novembre 1987, p. 3. 

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