Les Dix Paroles - lecture structurelle et éthique, par David Bensoussan

Les Dix Paroles - lecture structurelle et éthique

David Bensoussan

L’auteur est président du dialogue judéo-chrétien de Montréal

 

Les dix Paroles communément appelées les Dix Commandements sont des paroles divines destinées à être dites (Exode 20-1). Elles invitent l’auditeur à s’engager envers le divin, soi-même et son prochain.

L’Exode est rappelé dès le préambule des Dix Paroles : « Je suis l’Éternel ton Dieu qui t’ai fait sortir du pays d’Égypte, de la maison de servitude. » Cette formulation inaugurale confère à l’exigence morale un ancrage historique et existentiel : elle procède d’une expérience fondatrice de libération, et non d’une pure abstraction normative.

Si les paroles s’énoncent à la deuxième personne du singulier — « Tu ne tueras point », « Tu ne voleras point » —, affirmant avec force la responsabilité irréductible de l’individu, leur portée excède néanmoins la sphère personnelle. Car c’est en tant que collectivité constituée par l’épreuve et la délivrance que le peuple reçoit la Loi, appelée à se déployer dans l’épaisseur du lien social.

Dès lors, la mémoire de l’Exode ne relève pas du seul souvenir : elle devient matrice d’une conscience éthique partagée, instaurant une vigilance particulière à l’égard de l’autre, et singulièrement du vulnérable. Les prescriptions adressées à chacun concourent ainsi à l’édification d’un ordre commun où justice et solidarité s’entrelacent.

Il en résulte une articulation subtile entre l’exigence individuelle et la vocation collective : la Loi interpelle chaque sujet. Elle s’accomplit pleinement dans la configuration d’une communauté façonnée par une histoire de libération et orientée vers un idéal de justice.

 

Correspondances entre les paroles

 

  • Première et sixième parole

« Je suis YHWH ton Élohim ... qui t'a fait sortir d'Égypte » et « Tu n’assassineras pas. » Ne tue pas celui que l’Éternel a créé à Son image.

C’est le Dieu révélé au buisson ardent, lors des plaies d’Égypte et au mont Sinaï, qui s’adresse à l’individu au singulier, individu qui se rattache à une collectivité dont Il veut faire une nation de prêtres (Exode 19-6). Cela signifie que la morale biblique s’enracine dans une expérience de libération, et non dans une abstraction. La mémoire de l’Exode devient ainsi une source d’éthique, appelant à une attention particulière envers autrui, notamment les plus vulnérables.

Il ne peut être adulé à un autre qui cacherait sa face (‘al panay).

« Tu n’assassineras pas » — et non simplement « Tu ne tueras pas » — interdit le meurtre volontaire, tout en laissant place à la légitime défense. La vie est un don divin, que Dieu donne et reprend (Job 1-21). Formulés à la deuxième ces paroles insistent sur la responsabilité individuelle. Mais ils sont donnés à un peuple : ils visent donc aussi à structurer une société fondée sur la justice et la solidarité.

Seconde et septième parole

« Tu n'auras point d'autre Élohim ... car YHWH ton Élohim est un Él jaloux » s'inscrit en parallèle à la faute d'adultère.

L’interdiction d’avoir d’autres dieux et celle de l’adultère relèvent d’une même exigence de fidélité absolue. Le refus de l’idolâtrie — y compris à travers les images de toute chose dans l’univers en vue de leur adoration— exprime cette exclusivité.

L’Éternel garde en mémoire pour plusieurs générations les antécédents d’une personne. Il ne s’agit pas de punir les prochaines générations, mais de tenir compte des antécédents (Deutéronome 24-16 et Exode 32-33).

« La bienveillance envers ceux qui m'aiment et gardent mes commandements » rappelle la fidélité d’Abraham (Genèse 26-5 et Isaïe 41-8). »

Troisième et huitième parole

« Tu n'invoqueras pas le nom de YHWH ton Élohim à l'appui du mensonge ... » est en rapport avec « Tu ne voleras point. »

L’interdiction d’invoquer le nom de Dieu à l’appui du mensonge est liée à celle du vol. Il s’agit de ne pas instrumentaliser le divin pour se justifier. Le vol ne se limite pas à l’acte matériel : il peut être dissimulé, économique, moral (comme le plagiat) ou même prendre la forme d’un enlèvement. Fondamentalement, tout appartient à Dieu, qui confie la terre à l’être humain (Psaumes 24-1 et 115-16). L’homme n’en est que le dépositaire (Lévitique 25-23), comme le rappellent les lois du jubilé, année durant laquelle la terre retourne à son propriétaire premier et les esclaves sont libérés.

Quatrième et neuvième parole

« Souviens-toi du jour de Sabbat ... le septième jour est la trêve de YHWH ton Élohim » et de la sorte le respect du sabbat est un témoignage de ce que YHWH est à l'origine du monde, est le pendant de la neuvième parole à l'effet de « ne pas commettre de faux témoignage. »

Dans la 1e version des Dix Paroles (Exode 20-10), le shabbat est signe du souvenir de la création. Dans la 2e version des Dix Paroles (Deutéronome 5-14), le sabbat rappelle aussi la sortie d’Égypte et la fin de l’esclavage. Il devient ainsi un témoignage vivant de vérité historique et spirituelle, en opposition au mensonge.

Cinquième et dixième parole

« Tu respecteras ton père et ta mère ... afin que tes jours se prolongent dans la terre que YHWH ton Élohim t'accordera », se compare à la dixième parole, soit : « Tu ne convoiteras pas la maison de ton prochain ... ni tout ce qu'il possède. »

En effet, le respect des parents renforce les liens familiaux et sociaux, tout en limitant la convoitise. Honorer son père et sa mère, c’est leur accorder un « poids » (kabed) juste. Cette attitude favorise une société où le respect d’autrui et de ses biens devient possible. À l’inverse, la convoitise excessive mène à la transgression des autres paroles, notamment ceux qui interdisent le meurtre, l’adultère, le vol et le faux témoignage.

Les Paroles forment un tout

Les paroles 1 à 5 concernent la relation à Dieu et aux parents, c’est-à-dire aux sources de la vie. Les paroles 6 à 10 portent sur les relations humaines : les quatre premiers interdisent des actes, tandis que le dernier s’attaque à l’intention intérieure, la convoitise. Dans la seconde version des Dix Paroles, les cinq dernières paroles sont reliées par la conjonction « et », soulignant qu’ils forment un tout cohérent et indivisible, et non une série d’options indépendantes (Deutéronome 5-17 et 5-18).

Le Décalogue repose sur la reconnaissance d’une transcendance fondatrice et d’une origine et instaure une exigence d’intégrité qui engage simultanément le rapport au divin, à soi-même et à autrui. Loin de restreindre la liberté, il en propose une véritable pédagogie : en fixant des limites dans les relations humaines, il prévient la violence, l’instrumentalisation et l’appropriation de l’autre. La discipline morale, loin d’être uniquement contraignante, vise à contenir la convoitise — disposition intérieure susceptible de déséquilibrer le bon ordre social — et à préserver les conditions d’une coexistence éthique des relations humaines fondée sur le respect de la vie, de la parole, des biens et des liens sociaux.

Autres commandements

Dans le Pentateuque, plusieurs commandements fondamentaux prolongent et approfondissent l’esprit des Dix Paroles.

Ainsi, les prescriptions « Tu t’éloigneras du mensonge » (Exode 23,7) et « Vous ne mentirez pas à vos concitoyens» (Lévitique 19,11) en précisent la portée : la première laisse place à certaines nuances humaines, tout comme l’exemple de mensonge acceptable qui préserve la paix domestique (Genèse 18-12 et 18-13); la seconde se rapporte davantage au domaine juridique et social.

De même, des principes majeurs comme « Tu aimeras l’Éternel ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de tous tes moyens (Deutéronome 6-5) » et « Tu aimeras ton prochain comme toi-même, Je suis l’Éternel (Lévitique 19,18) » s’appuient sur les Dix Paroles. De fait, ce dernier commandement rallie à lui seul les dimensions rejointes par les Dix Paroles sous la houlette de l’Éternel (Parole 1), soit : le rapport avec Dieu (Paroles 2, 3 et 4), avec autrui (Paroles 5, 6 et 7) et avec soi-même (Paroles 8, 9 et10).

En somme, les Dix Paroles proposent une vision équilibrée : ils engagent chaque individu moralement tout en poursuivant l’idéal d’une communauté inspirée par une histoire de libération et orientée vers un idéal de justice.

Le Décalogue propose ainsi bien plus qu’une liste d’interdits : il dessine une manière d’être au monde. Il relie notre vie intérieure, nos relations aux autres et notre rapport à ce qui nous dépasse. C’est cette articulation qui lui donne sa force et son universalité, et qui continue, aujourd’hui encore, à nourrir notre réflexion morale et notre vivre-ensemble.

 

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