Riha ou parfums de Tunis - Robert Blassin/Belhassen

Riha ou parfums de Tunis

 

Quand je pense à la vie de Tunis, des odeurs sublimées me parviennent immanquablement.
Coriandre, girofle, mais aussi pain italien sortant du four, jasmin, et j en passe.
Il faut dire que dans notre belle religion nous célébrons ce qui se voit, se mange, se boit, s entend, et...se sent !

D abord, à Kippour, nous étions invités chez tata Anna, ma tante maternelle.
Elle habitait avec mon oncle et mes cousins dans les immeubles de "recasement" , qui jouxtaient la Grande Synagogue de la Hara, aujour d'hui détruite.

A la fin de la fête, cette marée humaine était recouverte d'une constellation de taliths pour birkat Cohanim.
A Kippour , donc, nous priions a la synagogue des Belhassen.
Mignone petite synagogue à proximité, formée de trois ailles, de plain pied, pour une trentaine de Belhassen.

Sur le chemin, je garde intact les souvenirs olfactifs...des détritus jonchant le sol ! Riha mchoumae, odeur malheureuse, qui n étonnait personne.

Par contre, à l intérieur des lieux de prière , le parfum des clous de girofle plantés dans les coings nous "rejouissaient le cœur" Sarah el kalb.

Et la Neffa, ça vous dit !Chacun des patriarches avait sa boîte de Neffa ronde ou rectangulaire, en argent.
Et c était tout un rituel d en offrir une sniffade.
La boîte était tendue ouverte, et nous pincions la poudre, la portions a notre nez, puis, après avoir touché la main du donneur, nous embrassions notre index en guise de remerciement.

Odeurs de menthe, de roses, de girofle...
Autres temps, le vendredi, lilet chebet, dès le matin les merveilleuses odeurs de la préparation du couscous maternel nous faisaient rêver.

Il fallait les mériter et attendre le soir pour profiter des boulettes.
Le parfum du Osbane, menthe et coriandre, était le moment sublime.
Et le myrthe ou rihane qui servait à faire Bessamim.
Le même rihane que l'on offrait lors de la Brith.

C'est amusant de constater comme la mémoire olfactive est fidèle, Proust et sa Madeleine.
Moi, j y associe, telle tante, tel parfum, comme une marque. une signature.
Dans la maison, me revient l odeur d' eau de Cologne dont mon père bénéficiait après sa toilette et le rasage de la barbe à la lame Gillette.

Quant à maman, toute pimpante, elle couronnait sa toilette, les jours de sortie, par son parfum préféré.
On a lu, et c est vrai, Tunis était une ville juive : enseignes des boutiques, professions libérales, hommes d affaires, marchands de vetements, et j' en passe !

Nous étions chez nous, quoi !! Depuis toujours : seuls les exilés peuvent vraiment le comprendre.
Autre lieu, le jour de Pourim, Tunis sentait les fouchiks, bani- bani et autres pétards qui faisaient la fête
Ah ! Ca sent Pourim !

Pour en rajouter,
La veille de Pessah, Tunis la juive, sentait ...la grillade ! Mais oui, souvenez vous : toutes les familles avant la recherche du hamets, le soir,  canoun allumé, dégustaient, merguez, entrecôtes, foie et autres gourmandises trempée dans la sauce Harissa ; et les odeurs se baladaient dans les rues, comme des nuages invisibles : c est Pessah, demain !

Et l odeur du Msoki et du Faad de la préparation de Pessah !
La cuisine sentait dès le matin les légumes choisis et fraîchement coupés : persil, oignons, nanaa : coriandre ! Chebt ou kosbor.
Moins poétique, l odeur du crotin de cheval dans les rues : les rues n' en étaient jamais débarrassées après le passage de la calèche.
Par contre, un évier et un ou deux canouns formaient la cuisine.
Si bien que maman, après le pétrissage du boulou, orné d' un B pour Belhassen, le portait, pour le faire cuire au four du boulanger voisin. et cette merveilleuse odeur quand elle le rapportait à la maison !

Papa, lui, toujours inattendu, possédait une calèche, kalice,  tirée par le gentil cheval blanc :Toto.
Prépare toi, on va voir Toto !
Comment oublier cette odeur de foin et de cheval quand on préparait l'attelage a l' écurie voisine !
Et l odeur de la carotte que croquait Toto.
Tu gardes la main grande ouverte ! Et l on sentait les lèvres de Toto cueillir cette carotte en chatouillant la paume : encore une autre, papa. !

En été lorsque nous prenions la route vers les plages via l aéroport, il fallait se boucher le nez à hauteur du Lac, tant était forte l odeur des eaux stagnantes : khandak.
Cela nous indiquait le tiers du voyage ,!

Par contre, en arrivant a Kherredine, cette odeur de mer lors du ressac du matin  ! Et ce frisson lorsqu'elle pénétrait notre nez en y plongeant !
A Hanouka, c était les mèches roulées à la main qui scintillaient dans leurs godets en fer blanc, et, qui dégageaient ce parfum d' huile d' olive si particulier.

Les soirs d été comme dans la chanson, Taht el yasmina felil, au café des nattes ou ailleurs, un bouquet de jasmin sur l' oreille, nous degustions un verre de thé à la menthe en le sniffant avant de le siroter, le schrober.

Toutes ces odeurs imprimées dans notre cerveau, s avérent, hélas, intransmissibles.

Et pourtant, elles seront toujours là !

 

Robert Blassin/Belhassen

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