Syrie : malheur aux faibles !

Syrie : malheur aux faibles ! (010407/18) [Analyse]

Par Jean Tsadik © Metula News Agency

Alors que l’offensive commune des forces russes et gouvernementales syriennes se poursuit dans la région de Deraa [carte], où la rébellion contre la dictature des al Assad avait commencé, il apparaît de plus en plus clairement qu’un deal a été passé entre Moscou et Jérusalem au sujet de l’avenir de la Syrie.

 

Sur le terrain, d’abord, la Russie est partie prenante des attaques aériennes et terrestres contre ce bastion rebelle aux mains du Front du Sud, à la croisée des frontières jordanienne et israélienne. Jamais jusqu’à présent, à l’exception des combats qui se sont déroulés aux abords de l’Euphrate, à l’est de Deïr ez-Zor, la participation active du contingent de Poutine n’avait été aussi importante de toute la Guerre Civile Syrienne.

 

A cela, deux raisons : premièrement, soutenir le régime du protégé du Kremlin, Bashar al Assad, tout en s’assurant que les Iraniens et le Hezbollah ne prennent pas part à l’offensive ; et, deuxièmement, protéger l’Armée du régime d’une éventuelle intervention israélienne, alors que les affrontements s’approchent de la frontière de l’Etat hébreu, et que le risque de perte de contrôle est extrêmement présent. Il est notoire que Jérusalem ne prendra pas le risque d’une confrontation directe avec l’Armée russe, ou, à tout le moins, fera tout ce qui est en son pouvoir pour l’éviter.

 

Les hommes du Tzarévitch s’assurent quant à eux que les troupes du tyran-oculiste ne franchissent pas les limites de la "zone de désengagement" sur le Golan, ni n’effectuent de bombardements dans celle-ci, à proximité immédiate des positions de Tsahal.

 

La "zone de désengagement" en question est représentée sur la carte par les "lignes de séparation" Alpha et Bravo, définies par "L’Accord de séparation des forces" entre Israël et la Syrie, signé à Genève le 31 mai 1974 entre les représentants des deux pays, soit sept mois après le cessez-le-feu qui ponctua la Guerre de Kippour.

 

Il définit de facto la ligne Alpha comme la frontière israélienne avec la Syrie, avec interdiction faite à Tsahal de la franchir, et la ligne Bravo, que l’Armée de la dictature alaouite de Damas n’a pas non plus le droit de traverser. La portion de territoire située entre les deux lignes étant censée constituer une zone démilitarisée, dans laquelle l’UNDOF, la Force d’Observation du Désengagement des Nations Unies, spécialement créée à cet effet, devait faire la police. Ce qu’elle fit jusqu’en mars 2013, avant que des soldats de l’ONU ne soient kidnappés et détenus par des rebelles islamistes armés, préalablement à leur libération suite à une double intervention israélienne et jordanienne.

 

Depuis, l’UNDOF n’est plus présente dans la zone démilitarisée et se contente de scruter les évènements à partir du territoire israélien.

 

La largeur de la "zone de désengagement" varie de 500m, dans le sud du Golan, à proximité du point de rencontre des trois frontières, à 10km, dans la région de la ville abandonnée de Quneitra [carte]. Des milliers de réfugiés syriens, fuyant les combats, s’y sont installés depuis le début de la Guerre Civile il y a sept ans, de même que des groupes armés, profitant de l’interdiction faite aux forces d’Assad de franchir la ligne Bravo.

 

L’exode s’est fortement accentué ces dernières semaines depuis le lancement de l’offensive russo-alaouite, le 19 juin dernier, qui a chassé environ 270 000 [source : ONU] civils de leurs demeures. La plupart a trouvé un refuge précaire le long de la frontière jordanienne, dans des segments encore tenus par le Front du Sud, alors que plusieurs dizaines de milliers de personnes se sont agglutinées le long de la barrière frontalière construite sur la ligne Alpha.

 

Les nouveaux arrivants se logent dans des villages de tentes fournies principalement par l’Armée et des ONG israéliennes, qui leur remettent également des vivres, des vêtements, du fioul et des médicaments. Ces derniers jours, on a aussi remarqué des fournitures provenant de pays arabes et confiés aux Israéliens pour être remis aux réfugiés.

 

Malgré la mobilisation en leur faveur, ces derniers, et chaque heure il arrive de nouveaux déracinés, manquent encore de nourriture et de matériel de subsistance. Certains dorment à la belle étoile, alors que les autres se pressent à cinq familles par tente. Nous avons également compté un grand nombre d’enfants seuls, ayant suivi instinctivement le flot des déplacés, le regard encore effrayé par les bombardements qu’ils ont subis. Les blessés et les malades sont immédiatement emmenés par l’Armée israélienne dans les hôpitaux du centre du pays où plusieurs centaines d’entre eux reçoivent des soins.

 

Les récits que nous font les personnes déplacées mentionnent des bombardements aériens et d’artillerie sans discernement sur les quartiers et les villages de la région de Deraa, certains étant oblitérés jusqu’aux fondations, sans qu’aucun gouvernement n’élève la moindre protestation.

 

Pendant que le Mondial de football se déroule en Russie, ce pays massacre par centaines des civils syriens qui ne lui ont strictement rien fait et qui ne l’ont jamais menacé, dans la plus parfaite impunité et surtout, dans un silence médiatique complice. Depuis leur arrivée en Syrie, les militaires russes sont responsables de la mort de dizaines de milliers d’êtres humains non-combattants, principalement des suites de bombardements aériens. Il ne fait aucun doute que les actes du corps expéditionnaire de Vladimir Poutine sont constitutifs de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité, mais la Russie, membre permanent du Conseil de Sécurité et détentrice du droit de veto, ne sera jamais poursuivie pour ces massacres. Des massacres qui continuent allégrement pendant que nous rédigeons cet article.

 

Une accalmie relative est cependant intervenue depuis deux jours, durant laquelle des émissaires russes négocient avec le Front du Sud à Deraa. Les ambassadeurs de Poutine ont donné à leurs interlocuteurs jusqu’à ce mercredi soir afin d’accepter leurs conditions ; des conditions qui se résument en fait à une reddition, doublée de la remise par les rebelles de leurs armes à leur ennemi mortel, et le retour de la "police" d’Assad dans tout le Golan syrien. Les 27 chefs rebelles se concertent actuellement avant de donner leur réponse, après des discussions avec les envoyés de Poutine qui ont duré très tard la nuit dernière. Aucune des demandes des rebelles n’a été acceptée par les Russes.  

 

Le Conseil de Sécurité se réunira demain matin (jeudi) à New York, à la demande de la Suède et du Koweït, au sujet de la situation dans le sud-ouest syrien. Il aura fallu seize jours à l’ONU pour se pencher sur la situation générée par l’offensive russo-alaouite sur Deraa. Est-il nécessaire de préciser que les spécialistes n’attendent strictement rien de cette réunion, les Etats-Unis, les Européens et les pays arabes n’étant pas prêts à risquer un conflit ouvert avec la Russie pour sauver les habitants du Golan syrien ?

 

A noter que lesdits habitants du Jolan [Golan en arabe] n’appartiennent pas à DAESH ni à al Qaëda, à l’exception d’une étroite bande de terre parsemée de points noirs sur la carte, le long de la frontière israélienne. Le Front du Sud est une coalition militaire d’une soixantaine d’organisations différentes, allant de démocrates laïcs à des wahhabites, formée afin de faire face à l’Armée gouvernementale et à ses alliés russes, iraniens et chiites libanais du Hezbollah.

 

On trouve des réfugiés dans tous les villages de la "zone de désengagement", et particulièrement aux deux emplacements indiqués sur la carte par des losanges rouge et jaune, à quelques dizaines de mètres au nord du village de Rafeed, ainsi qu’en un lieu sans nom, plus au Nord encore, à six kilomètres de Quneitra.

 

Tsahal est très présent à quelques mètres seulement des tentes des réfugiés, où il a concentré des Merkava et des canons d’artillerie autotractés, de même que des véhicules lanceurs de missiles. En termes strictement militaires et non stratégiques, cette armada pourrait anéantir celle d’en face en moins d’une heure.  

 

Mais ce n’est pas la direction que semblent suivre les évènements. Vladimir Poutine recevra Binyamin Netanyahu le 11 juillet à Moscou, avant même la finale du Mondial, et cinq jours avant son meeting avec Donald Trump à Helsinki, où la Syrie constituera également le sujet le plus prégnant.

 

A propos de son prochain voyage à Moscou, M Netanyahu a déclaré durant le conseil des ministres de dimanche dernier : "Nous continuerons à défendre nos frontières, nous accorderons de l’aide humanitaire aussi bien que nous le pouvons, nous ne permettrons pas d’entrées sur notre territoire et réclamons une stricte adhésion à l’Accord de séparation des forces de 1974 avec l’Armée syrienne".

 

Le Premier ministre a également précisé qu’il se trouvait en contact permanent avec la Maison Blanche et le Kremlin à ce sujet, de même que le ministre de la Défense Avigdor Lieberman et le Chef d’état-major de Tsahal, Gadi Eisenkot, avec leurs homologues aux Etats-Unis et en Russie.

 

Ces annonces confirment notre analyse, selon laquelle Messieurs Netanyahu et Poutine se sont mis d’accord afin de permettre à al Assad et à son Armée de reprendre le contrôle du sud de la Syrie, sans enfreindre l’accord de 1974. En échange de quoi, le Tsarévitch s’engage à tenir l’Iran et le Hezbollah éloignés d’au moins 70 ou 80km de la frontière israélienne, avec, en point de mire, l’exclusion complète de l’Iran du territoire syrien. D’autre part, Vladimir Poutine continuera à ne rien faire pour empêcher d’éventuelles frappes du Khe’l Avir contre l’Armée de Khameneï. Plus important encore, du point de vue stratégique : Moscou se désengage de l’est syrien, cessant d’y soutenir les forces du régime et ses alliés de Téhéran. En d’autres termes, cela signifie la fin du projet des ayatollahs d’Autoroute chiite conduisant de Téhéran à Damas et Beyrouth par voie terrestre, ce qui constitue une priorité absolue de l’Etat hébreu.

 

Plus largement, il semble que les USA et ses partenaires acceptent finalement le maintien de la dictature alaouite, vraisemblablement en considération du fait que personne ne peut plus ni diriger la Syrie et encore moins la réunifier. Et qu’il est temps de recoller à la réalité. Une réalité qui veut aussi que le pays de nos voisins du Nord-Est n’est plus qu’une immense ruine, qui prendrait un demi-siècle à reconstruire, si la volonté et les fonds pour y parvenir existaient, ce qui n’est pour le moment pas même entrevu.

 

On s’approche du moment où il va falloir mettre fin à ce conflit de manière diplomatique, ou plus simplement, par concertation entre les deux grandes puissances, l’Europe ayant perdu toute crédibilité face à ce genre d’enjeux. Mais mettre un terme à ce conflit ne signifie pas la paix mais la cessation des affrontements armés majeurs. Plus jamais les deux millions d’Alaouites, dont l’Armée aussi est en lambeaux, ne pourront reprendre le contrôle effectif du territoire syrien, avec ses 185 000m2 et ses 18 millions d’habitants, dont 16 millions sont on ne peut plus hostiles aux Alaouites.

 

Washington et Jérusalem, synchrones sur ce sujet comme sur bien d’autres, sont prêts à s’accommoder du régime d’un dictateur fortement diminué. Surtout s’il est coupé de l’approvisionnement d’une théocratie perse qui se meurt elle aussi, et si Poutine ne se met pas à réarmer Assad de manière frénétique.

 

C’est de cela qu’on parlera le 11 à Moscou et le 16 à Helsinki à n’en point douter. Le Moyen-Orient est en train de changer bien plus vite qu’il n’y paraît. Immoralité de cette analyse : en matière de politique internationale, il n’y a aucun mal à passer des accords avec des assassins.

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