Erdogan ou l’automne turc
David Bensoussan
L’auteur est professeur de sciences à l’Université du Québec
Le 14 mai, près de 65 millions de citoyens turcs sont appelés aux urnes pour des élections présidentielle et législatives cruciales. Beaucoup y voient l’occasion de tourner la page de l’ère Recep Tayyip Erdogan, au pouvoir depuis un quart de siècle — plus longtemps que tout autre dirigeant turc depuis la disparition du califat, il y a près de cent ans. Face à lui, Kemal Kiliçdaroglu, chef du Parti républicain du peuple (CHP), a choisi un slogan chargé de promesses et de symboles : « Je vous promets que le printemps reviendra ! »
De la modernisation à l’enlisement
À ses débuts, Erdogan incarnait une forme de renouveau. Maire d’Istanbul puis Premier ministre, il s’inscrivait dans une dynamique de réformes économiques et institutionnelles qui plaçaient la Turquie sur la voie d’une croissance soutenue pendant plus d’une décennie.
Sa politique étrangère, fondée sur le principe du « zéro problème avec les voisins », semblait alors rompre avec les postures conflictuelles traditionnelles de la région et renforçait l’attractivité du pays.
Une économie en grande difficulté
Après plusieurs années d’expansion, l’économie turque a connu un net décrochage. L’inflation a dépassé 55 % en 2023–2024, tandis que la livre turque a perdu plus de 80 % de sa valeur face au dollar depuis 2018. L’investissement direct étranger, autrefois supérieur à 20 milliards de dollars par an, oscille désormais autour de 10 à 11 milliards, un niveau insuffisant pour soutenir durablement la croissance.
Le déficit commercial s’est nettement aggravé, tandis que le marché du travail s’est détérioré à des niveaux rappelant les crises des années 1990, avec un chômage des jeunes qui dépasse 20 %. Pour soutenir la croissance, la Turquie a privilégié une stratégie à bas coût fondée sur les subventions, la pression sur les salaires et la dépréciation de la monnaie. Cette politique fait surtout peser l’effort sur les ménages, alors même que la fuite des diplômés et la baisse des dépenses de recherche et développement — réduites à un peu plus de 1 % du PIB — affaiblissent les perspectives de long terme.
Le séisme, révélateur des dysfonctionnements de l’État
La gestion du séisme de 2023, qui a affecté près de trois millions de personnes et causé plus de 120 milliards de dollars de dégâts, a cristallisé les mécontentements. Elle a mis en lumière la généralisation des permis de construire frauduleux, l’état dégradé des infrastructures et des prises de décision tardives qui ont amplifié l’ampleur de la catastrophe.
Autoritarisme et isolement intérieur
Sur le plan politique, Erdogan est devenu le symbole d’une répression systématique contre des ennemis réels ou supposés : les partisans de son ancien mentor Fethullah Gülen, les restes de l’extrême gauche, puis une partie de l’électorat kurde. Erdogan a placé le mouvement des Frères musulmans sous tutelle turque, au prix d’une dégradation des relations avec les royaumes sunnites.
Désormais allié aux ultranationalistes et aux mouvements pan-turquistes, dont les Loups gris, Erdogan dirige un pays classé parmi les premiers au monde pour le nombre de prisonniers politiques, journalistes compris.
Sa tentative de forger une nouvelle identité nationale — mêlant références hittites, troyennes, seldjoukides et ottomanes — a laissé une large partie de la société perplexe.
Une politique étrangère erratique et coûteuse
Sur la scène internationale, Erdogan apparaît de plus en plus isolé. Il a accumulé davantage d’ennemis pour la Turquie que tout autre dirigeant depuis le siège de Vienne. L’adhésion à l’Union européenne, autrefois horizon stratégique, semble désormais hors de portée.
Ses relations avec l’OTAN se sont tendues en raison de l’achat de systèmes antimissiles russes S-400 et du blocage de l’adhésion de la Suède à l’Alliance. Il a fourni des drones performants à l’Ukraine en guerre avec la Russie. Il a également détérioré les relations avec Israël — pourtant partenaire stratégique — dans l’espoir de séduire les opinions publiques arabes et iraniennes.
En Méditerranée orientale, au lieu de négocier un partage des ressources énergétiques avec la Grèce, Erdogan a opté pour une surenchère nationaliste qui a dissuadé les investisseurs. Ses invectives répétées contre Israël ont contribué à la formation d’une alliance de défense entre la Grèce, Chypre et Israël.
Des théâtres d’intervention multiples
La guerre civile syrienne a transformé la Turquie en premier pays d’accueil de réfugiés au monde. Ankara a occupé une partie du nord de la Syrie, déplacé des populations kurdes pour y installer des réfugiés syriens, puis soutenu la mise en place d’un nouveau pouvoir local issu d’anciens groupes djihadistes. Cette stratégie a suscité de vives inquiétudes, notamment parmi les minorités syriennes alaouite, kurde et druze, face aux exactions répétées commises contre elles. Israël a signifié qu'elle ne voulait pas de forces ennemies dans le Sud syrien, ce qui rassure la population druze.
En étendant le conflit kurde à l’Irak et à la Syrie, Recep Tayyip Erdogan cherche à établir un glacis sécuritaire dans le nord syrien. Parallèlement, Ankara entend renvoyer les quelque trois millions de réfugiés syriens présents sur son territoire et accroître son influence sur le nouveau régime de Damas, dans un contexte où des monarchies sunnites — au premier rang desquelles le Qatar — se disent prêtes à mobiliser les financements nécessaires, soit plusieurs centaines de milliards de dollars, pour reconstruire une Syrie ravagée par la guerre civile.
En Libye, en Somalie ou dans le Caucase, la Turquie a investi des ressources considérables sans résultats proportionnels. Même l’Azerbaïdjan, pourtant soutenu par Ankara face à l’Arménie, refuse d’accorder à la Turquie des conditions préférentielles sur ses exportations de pétrole. La Turquie s’est investie économiquement et militairement en Somalie et Israël a reconnu le Somaliland connexe qui constitue un atout stratégique pour contrôler les agissements des Houtis dans la mer Rouge.
La Turquie cherche à étendre son influence économique en Asie centrale, mais se heurte à la concurrence croissante de la Chine. La Turquie tente de peser sur le tracé du futur pipeline saoudien en défendant un passage terrestre par son territoire plutôt que par Israël. Si cette manœuvre semble convaincre partiellement Riyad, l’axe Ankara-Doha, promoteur des Frères musulmans, reste rédhibitoire pour le royaume saoudien. Il n’en demeure pas moins que l’Alliance militaire conclue entre l’Arabie, le Pakistan et la Turquie s’avère confirmer ce revirement.
Les enjeux du scrutin
Une victoire présidentielle d’Erdogan sans majorité parlementaire plongerait la Turquie dans une zone d’incertitude politique. À l’inverse, l’alternance par l’opposition serait accueillie comme une excellente nouvelle par ceux qui continuent de voir en la Turquie une puissance régionale majeure, capable de jouer un rôle constructif dans la résolution des crises au Moyen-Orient, en Afrique du Nord, dans le Caucase et aux marges de l’Europe.
