Aller au contenu principal

Les sabbatéens, ces musulmans qui se considèrent secrètement comme les vrais Juifs

Les sabbatéens, ces musulmans qui se considèrent secrètement comme les vrais Juifs 

 

 

Maîtresse de conférences et chercheuse à la faculté d’histoire juive de l’université de Tel-Aviv, Hadar Feldman Samet étudie les “dönme”, également appelés sabbatéens. Il s’agit de Juifs convertis à l’islam au XVIIᵉ siècle dont la “véritable foi demeure secrète”, explique-t-elle dans un entretien dans le quotidien israélien “Ha’Aretz”.

Comment en êtes-vous venue à étudier le sabbataïsme ?

Honnêtement, c’était inattendu. Lorsque j’étudiais la pensée juive, j’ai suivi un cours avec la professeure Rachel Elior sur le hassidisme [mouvement mystique juif né en Europe orientale] et le sabbataïsme. Je n’y connaissais quasi rien. Lors d’un cours, elle a apporté un ouvrage : Livre des cantiques et louanges des sabbatéens. C’était l’unique édition publiée d’un manuscrit de poésie sabbatéenne. Ce livre m’a fascinée.

Il était écrit dans un mélange de langues. Les cantiques étaient écrits en ladino [ou judéo-espagnol], mâtiné d’hébreu, d’araméen [langue sémitique parlée notamment par Jésus] et de turc. Il mêlait les univers. La profession de foi islamique y côtoyait une terminologie kabbalistique [mystique juive] très riche. J’avais l’impression de tomber amoureuse. Un immense mystère se cachait là, que je voulais percer, et je me suis tout simplement plongée dans cet univers.

Il existe un vaste corpus, d’environ 1 500 cantiques. Comment ont-ils été découverts et où se trouvent-ils aujourd’hui ?

À l’heure actuelle, cinq manuscrits sont connus. Quatre sont conservés aux archives de l’Institut Ben Zvi à Jérusalem, et un autre est parvenu, on ne sait trop comment, à l’université Harvard. Il s’agit de sources communautaires internes, préservées et non destinées au grand public. Progressivement, elles ont été révélées par d’anciens membres de la communauté et leurs descendants, des personnes qui s’étaient éloignées de la foi sabbatéenne. Apparemment, même eux n’en comprenaient pas pleinement la portée. Ils conservaient ces textes chez eux et, lorsqu’ils en avaient l’occasion, ils les cédaient ou les vendaient. J’imagine qu’il existe d’autres écrits, encore inconnus, en possession de certaines familles.

Quand vous parlez de sabbatéens, vous ne faites pas référence à la communauté qui s’est formée autour de Shabtaï Zvi de son vivant.

Le terme “sabbatéen” est quelque peu ambigu. Divers phénomènes de l’histoire juive sont qualifiés de sabbatéens, et ce n’est que récemment qu’il a été reconnu comme un concept aux multiples facettes. À son apogée, le mouvement sabbatéen était un mouvement juif mondial. Nombreux étaient ceux qui, à travers le monde, croyaient que Shabtaï Zvi était le Messie. Après sa conversion à l’islam, certains de ses disciples retournèrent au judaïsme traditionnel, d’autres continuèrent à croire en lui secrètement tout en demeurant au sein de leur communauté juive, et un troisième groupe choisit de se convertir à l’islam, tout en conservant clandestinement sa foi en lui.

Et c’est de ce groupe que nous parlons ici.

Ce groupe peut effectivement être qualifié de sabbatéen, car leur foi est centrée sur Shabtaï Zvi. Leur particularité réside dans le fait qu’ils vivent, formellement, comme des musulmans. Leur histoire remonte aux années 1680, soit une dizaine d’années après la mort de Shabtaï Zvi, en 1676. Ils se sont convertis en masse à l’islam à Salonique [aujourd’hui Thessalonique, en Grèce]. Ils ont continué à croire en lui et en son messianisme pendant de nombreuses générations. Pour eux, la notion de mort concernant Shabtaï Zvi est sans objet, parce qu’ils croient à son retour. Il est difficile d’estimer leur nombre, car il s’agit d’un groupe secret et, officiellement, ils sont musulmans. On estime qu’à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, ils étaient environ 15 000.

On les appelle dönme. Mais vous contestez ce nom.

Ce terme, “dönme”, est en réalité péjoratif. En turc, il signifie à la fois “inverti” [homosexuel] et “converti”. Il suggère une identité suspecte et a une connotation sexuelle, faisant écho à diverses accusations portées contre cette communauté au fil des ans.

Ils ne se désignent donc pas ainsi.

Ils se nomment eux-mêmes les ma’aminim, les “croyants” ; en ladino, los ma’aminim. Et ils considèrent la conversion de Shabtaï Zvi à l’islam comme une étape du processus de rédemption, et non comme un échec ou une trahison.

Comme il l’a lui-même affirmé.

Peu de sources proviennent de Shabtaï Zvi lui-même, mais parmi elles figure une lettre qu’il écrivit après sa conversion dans laquelle il la décrit comme une volonté divine. Les ma’aminim adoptèrent cette approche ; pour eux, l’état juste et souhaitable menant au salut est la vie sous l’islam. Parallèlement, l’accent est fortement mis sur la discrétion, l’idée que leur véritable foi demeure secrète, tandis qu’en apparence ils sont musulmans.

Mais ils ne se sont pas véritablement assimilés à la communauté musulmane. Et la communauté juive, bien sûr, les considérait comme des hérétiques.

La communauté juive ne les reconnaissait pas comme juifs. Il existe des preuves qu’elle entretenait avec eux des liens commerciaux, voire sociaux. Aucune interdiction formelle ne s’appliquait aux relations commerciales avec eux, mais ils n’étaient pas considérés comme des juifs. Ils occupaient une position ambiguë, entre deux mondes. Ils ressemblaient à des musulmans, se comportaient comme tels et pratiquaient les coutumes musulmanes, qu’il s’agisse de prier dans les mosquées, de jeûner pendant le ramadan ou même d’effectuer le pèlerinage à La Mecque.

Mais, en secret, ils conservaient leurs propres rituels et croyances. Il est avéré que leurs communautés juive et musulmane reconnaissaient leur différence, ce qui n’avait rien d’inhabituel dans le contexte ottoman. Fait intéressant, dans le monde musulman de l’Empire ottoman, on n’observe aucune persécution des sabbatéens, alors que dans l’Europe chrétienne du XVIIIe siècle, le sabbataïsme fait l’objet d’un interdit rabbinique explicite, avec des débats sur la définition même de l’appartenance à cette religion.

Comment décrivent-ils leur foi ?

Leur système de croyances est centré sur le Dieu d’Israël. Ils se considèrent comme les enfants d’Israël et leur Messie est le Messie d’Israël. Selon eux, ils incarnent la véritable foi juive, tandis que les autres juifs se sont égarés. Une part importante de leur vision du monde, y compris leur théologie et leur terminologie, repose sur des sources juives et diverses traditions kabbalistiques.

Que signifient les fêtes juives selon les coutumes sabbatéennes ?

Dans un des cantiques, par exemple, j’ai vu une référence à Yom Kippour, et il est sous-entendu qu’il ne s’agissait pas d’un jour de jeûne. Nous savons que Tisha Be’Av, qui dans la tradition juive est un jour de deuil commémorant la destruction du Temple de Jérusalem, est pour eux l’anniversaire de Shabtaï Zvi et donc un jour de fête. Il n’est pas nécessaire de jeûner ni de pleurer, car la rédemption est déjà arrivée ; il n’est pas nécessaire de continuer à déplorer la destruction du Temple.

Beaucoup de cantiques font l’éloge de Shabtaï Zvi.

Il en est le héros et la grande majorité d’entre eux sont centrés sur lui. On le décrit de multiples façons. Ce qui frappe le plus, comparé à ce que l’on sait du monde juif jusqu’alors, ce sont les expressions d’amour qui s’en dégagent. Il est dépeint comme un être aimé, parfois même comme un être aimé très intime. La communauté exprime à son égard des émotions intenses. Elle le représente comme divin, inaccessible, tout en attendant son retour.

Dieu n’est qu’une figure secondaire.

Dans ces cantiques, Dieu, en tant qu’objet de vénération, est relativement secondaire. Shabtaï Zvi est la figure qui s’élève jusqu’aux plus hautes sphères divines et apparaît au sein de la divinité sous de multiples formes, à la fois masculines et féminines.

Cela est conforme à la pensée kabbalistique : les éléments masculin et féminin, Dieu et la Chekhina, la présence divine féminine…

Les cantiques sabbatéens fusionnent la musique populaire ottomane, la poésie dévotionnelle islamique et la terminologie et les sources d’inspiration juives. Dans le monde juif, il existe le concept de la Chekhina et du Saint, ainsi que leur union indissociable. Cette communauté a intégré à ce cadre une figure historique, un être concret, Shabtaï Zvi, auquel elle attribue l’aspiration à l’union. Dans un autre cantique, elle le décrit même comme androgyne. La croyance sabbatéenne est profondément enracinée dans ce thème de l’union, inspiré par les sources kabbalistiques. L’union du masculin et du féminin est perçue comme le fondement du monde, la force capable d’apporter la rédemption.

Ces cantiques étaient-ils destinés à être récités collectivement ? Ou avaient-ils une dimension individuelle, rituelle, comme les psaumes d’un moine ?

Ces cantiques étaient interprétés lors de rassemblements communautaires. Quant à leurs effets plus profonds, les cantiques sabbatéens intègrent des éléments du dhikr, une tradition musulmane qui cherche à atteindre un état de conscience plus profond par la reconnaissance de Dieu, notamment en répétant des phrases comme “Allah est Allah”.

Le dhikr qu’ils adoptèrent de la tradition soufie, associé au rythme de la musique dévotionnelle islamique, leur permettait probablement d’atteindre un état proche de l’extase. On mentionne souvent à propos de Shabtaï Zvi sa voix agréable ; c’est notamment grâce à son cantique qu’il attira des disciples.

Tout au long de notre conversation, vous nuancez vos propos, utilisant des expressions telles que “ce n’est pas certain” ou “à notre connaissance”. Il est très difficile de trouver des sources fiables sur le sabbataïsme. Ces cantiques constituent-ils un point de référence rare dans un domaine où les historiens en trouvent si peu ?

Absolument. L’un des plus éminents spécialistes du sabbataïsme a dit un jour que nous nous contentons de bribes d’information. C’est pourquoi il est si frappant, voire troublant, de découvrir une telle richesse d’informations dans une poésie d’apparence si ésotérique ou même de considérer la poésie liturgique comme une source historique. Il existe, au sein de cette communauté, des figures dont on n’a rien su pendant des générations. Soudain, dans ces cantiques, des personnes sont mentionnées par leur nom. Souvent, elles portent un double nom : un nom juif ou séfarade utilisé au sein de la communauté et un nom musulman utilisé à l’extérieur. Par exemple, Esther, aussi appelée Fatma ; Jacob, aussi appelé Ahmed.

Mais qu’en est-il de ceux qui pratiquent encore les rituels sabbatéens ?

Ils existent bel et bien. En tant que chercheuse, je ne les approche pas. Ce sont des personnes qui souhaitent rester anonymes et il faut respecter leur choix. Dans le contexte actuel, et plus généralement, ils sont réellement en danger. Il convient de les laisser tranquilles et de leur permettre de vivre leur vie en paix. Peut-être que dans deux cents ans, il sera possible d’écrire à leur sujet.

Français