La Tunisie de mon enfance

Cher ami,
En cette période où tu entends parler de la Tunisie tous les jours, je ne peux pas m’empêcher de te raconter un peu celle que j’ai connue.
A cette époque l’avenue Habib Bourguiba s’appelait l’avenue Jules Ferry , et l’avenue de la Liberté, l’avenue de Paris. C’est là que j’habitais, entre la quincaillerie et le marchand de légumes.
La Tunisie de mon enfance est un pays comme il n’en existera jamais plus ; et je ne dis pas cela seulement parce que j’y ai grandi et que je l’ai quittée, mais pour de vrai.
Que je te dise : A Tunis, il y avait des Arabes, des bédouins, des Maltais, des Siciliens, des Italiens, des Cypriotes, des Algériens, des Marocains (eux, en général étaient gardiens d’immeubles, on les appelait Hadj parce qu’ils avaient souvent fait leur pèlerinage à la Mecque, et qu’ils avaient un turban blanc torsadé sur le crâne), des Français de France, des Français de Corse, des Français qui étaient nés en Tunisie, et puis les Juifs.
Et tout ce monde se côtoyait, et chacun au premier regard savait qui était qui et comment il fallait se comporter.
Le plus bête des habitants de Tunis (on les appelle les Tunisois) n’aurait jamais abordé un Sicilien de la même manière qu’un bédouin ou un Hadj comme un Français de France.
Et, et, parmi les Juifs qui vivaient en Tunisie, il y avait deux sortes à surtout bien savoir distinguer : Les Tounsi et les Guernis.
Les Tounsi sont les juifs qui sont dans le pays depuis la nuit des temps. Peut-être étaient-ils là déjà quand Ulysse avec ses compagnons abordèrent l’île de Djerba On raconte beaucoup d’histoires qui ne sont pas vraies. Mais là, tu peux me croire : Lorsque Ulysse est arrivé à Djerba, qu’on appelait avant, l’île des Lotophages, il a discuté pendant longtemps avec le grand-rabbin de Djerba. Tu peux vérifier, c’est Homère lui-même qui le raconte.
D’où venaient-ils ? Portés par le vent chaud du désert, d’Israël, d’Irak, de Libye, du Liban, d’Egypte, bref de là-bas, d’ailleurs, du côté du Jourdain.
A force d’être en Tunisie, ils étaient devenus tout bêtement des Tunisiens, habillés de la gandoura, chaussés de babouches, parlant un arabe mâtiné d’hébreu.
Boutiquiers surtout, négociants, rarement industriels, presque jamais paysans, traîne-savates, riches, pauvres, haillonneux ou ventripotents, ils cohabitaient depuis l’éternité avec les Berbères, les bédouins, puis les Arabes et les musulmans de toutes sortes.
Et puis un jour, ils ont vu arriver, d’Espagne, du Portugal ou de Livourne en Italie, des gens bizarres, portant costume avec veste et pantalon, quand ce n’était pas la redingote, avec des femmes impudiques aux jupes plus haut que la cheville, et quelquefois même, aux bras nus.
Et ces gens là leur ont dit : « Nous sommes Juifs. »
« Juifs comme nous ?Non, Juifs mieux que vous. Nous, nous sommes l’aristocratie du Judaïsme. D’abord, nous sommes européens, comme le prouve notre vêture, alors que vous êtes à proprement parler, des bicots (Les bicots, mon cher Noam, sont les sujets du Bey de Tunisie), et puis vous ressemblez tant à des Arabes que nous pouvons à peine vous en distinguer. »
Les Tounsi, pas contrariants ont répondu : « Ah ! bon ! »
Mais ils en avaient quand même gros sur le cœur.
Les Tounsi habitaient la Hara.
La hara, c’était le quartier à l’ancienne où les échoppes et les artisans côtoyaient les appartements, où les ruelles étaient étroites et tordues, où les gens s’interpellaient d’une maison à l’autre pour se demander un œuf ou un peu de farine, ou pour se raconter le dernier cancan, ou pour se disputer avec des grosses injures en arabe.
Ah ! les injures ! tu ne peux pas les imaginer : « Que tu attrapes la cataracte ! » ou bien encore : « Ta mère c’était déjà une pas grand chose alors toi… » ou bien : « Tu crois qu’on ne te voit pas tourner autour de tous les hommes de la rue ? mais si tu t’approches du mien, je te crève les yeux »
On y entendait aussi des mots doux. Les femmes en allaitant leur enfant leur disaient : « Bois, mon cœur, mange, mon foie. »
Il faut que je t’explique : le foie d’une personne c’est à l’intérieur, c’est caché, c’est précieux ; alors quand une mère appelait ainsi son enfant, elle lui signifiait qu’il était pour elle la chose la plus précieuse au monde ! Evidemment, traduit en français, cela peut paraître ridicule, je te l’accord. Dans la hara, les hommes tiraient des charretons remplis de légumes pour les vendre à la criée, et les hamels (des porteurs qu’on payait généralement vingt francs après avoir marchandé dix minutes) suivaient les femmes au marché avec des couffins en paille qu’elles remplissaient au fur et à mesure de leurs achats.
Dans la hara, on prenait son temps, le temps d’être pauvre et d’en chercher un qui l’était plus que soi, le temps de boire son café devant son magasin, de manger son beignet à l’huile saupoudré de sucre, ou son bol de pois chiches parfumé à l’ail et au cumin.
Je vais même te raconter quelque chose que tu n’as jamais vu, et que tu ne verras jamais. Quand je faisais le marché avec mon père, nous allions chez un marchand de pâtes qui les fabriquait lui-même.
Dans sa boutique, il posait les spaghetti en hauteur, sur des fils pour les sécher, exactement comme du linge, et c’est pour cela qu’ils avaient la forme d’un U aux branches démesurées ; et quand on entrait chez lui, il fallait baisser la tête pour ne pas casser tout son travail de la journée.
Les Tounsi n’étaient pas tous pauvres, loin de là.
Il y en avait même qui frimaient, et qui, pour payer, tiraient de leur gandoura un paquet de billets de banque gros comme la bible. Ceux là, c’étaient souvent des Djerbiens, parce qu’ils avaient le sens des affaires.
Mais comme ils portaient le sarouel (un pantalon de coton large qui bouffait sous le genou) et qu’ils mangeaient dans la rue des briks à l’œuf et des sandwichs tunisiens, ils n’étaient pas considérés comme très distingués par les Guernis.
Les Guernis, eux, logeaient dans des maisons modernes de la ville nouvelle et européenne, celle qui avait le gaz et l’électricité à tous les étages. Ils s’habillaient, je te l’ai dit, à la française, en veste et pantalon, et quelquefois cravate pour les hommes, en tailleur et robe et bas à baguette pour les femmes.
Ils jouaient bien sûr à la bezga (c’et un jeu qui se joue avec quarante cartes, un peu comme la bataille), comme tout le monde, mais aussi au bridge et au tarot. C’est parmi eux que se recrutaient les Juifs docteurs, avocats ou journalistes ; certains étaient même franc-maçons comme mon oncle Charles et mon grand-oncle Serge Moati, le père de Serge Moati qui passe à la télévision ;C’est pour te faire comprendre qu’ils n’avaient pas les mêmes façons d’agir et de penser.
Ils n’étaient pas plus intelligents ni plus beaux que les Tounsi, mais comme ils étaient un peu arrivés dans les bagages des colonisateurs, ils en avaient adopté tous les préjugés, quoique sur un mode mineur.
Et puis, comme on peut être victime du racisme et devenir raciste soi-même, chacune des deux fractions était retranchée dans son mode de vie et organisait tout en parallèle.
Il y avait des synagogues tounsi et des synagogues guernis, des cimetières aussi, chacun le sien.
C’est un peu comme à une époque en France, entre catholiques et protestants : tous chrétiens, je veux bien, mais chacun chez soi.
Ce n’était pas vraiment du racisme ; c’était juste un solide mépris fondé sur la certitude de sa supériorité d’un côté, et une vague indifférence teintée d’un brin d’ironie de l’autre.
Les Guernis étaient des snobs, les Tounsi des ploucs.
Pourtant, on prenait l’apéritif ensemble. A propos de l’apéritif, il y aurait long à raconter
Quand les hommes sortaient du travail, ils s’autorisaient un apéritif à la terrasse d’un café. Comme il faisait presque toujours beau, cela se passait dehors, sur le trottoir. On se calait les fesses au bord de la chaise, et on étendait les jambes devant soi, pour être bien à l’aise. Puis, on commandait un huitième de boukha ( la boukha, c’est de l’alcool de figue, et un huitième, c’est la dose normale d’un homme normal) qui venait accompagné de quatre ou cinq coupelles remplies de salades, d’olives, de petits rougets frits. Et, si dans la rue passait un marchand de petit pains, on le hélait et cela faisait un petit repas avant le repas. Alors, bien sûr, si dans la rue passait un copain, on l’appelait depuis sa table, même s’il était de l’autre côté de la rue, et on commandait un deuxième huitième. L’usage voulait que chacun en paye un.
Le dimanche, nous allions, mon père et moi faire le marché. Nous allions au Barhi. Il faut prononcer Barkhi. Au Barhi, un coup, c’est moi qui faisais le hamel, un coup mon père, et quand les couffins étaient trop lourds, nous nous partagions le travail .
Il faut que je dise un mot du Barhi.
D’abord les légumes et les fruits n’étaient pas rangés dans des petites cagettes comme au marché, mais formaient une pyramide sur l’étal du marchand : c’était l’opulence; partout où tu tournais les yeux, il y avait des pyramides d’oranges de mandarines, de navets, de poivrons, de tomates, de grenades, de citrons plus des légumes que tu ne connais pas, des cardons, des cardons sauvages, des petits artichauts violets, plus leurs cousins les petits artichauts sauvages dont les feuilles se terminent en pointe aiguës, et quand on les mangeait, bouillis, il fallait faire attention à ne pas se piquer, mais ils avaient un goût d’artichaut et de sauvagerie mêlée. On les appelait des Gueurnines.
J’ai déjà parlé du fabricant de spaghettis avec ses fils à sécher les pâtes dans sa boutique ; les œufs, nous allions les acheter chez un gros arabe, avec sa chéchia sur la tête, qui les mirait au bout d’un rouleau de carton dans la lumière du soleil. Avec son tuyau de carton, il avait l’air d’un astrologue qui observe la lune, mais il avait les œufs les plus frais du marché.
C’est injuste pour le Barhi d’en dire si peu, mais je compte sur ton imagination pour te remplir le nez les yeux et les oreilles avec les odeurs et les bruits du dimanche matin quand j’allais faire le marché avec mon père.
Eh ! bien non ! je vais en dire encore quelque chose : Les poules ! Nous les achetions vivantes dans des cages. Mon père en désignait une du doigt et le marchand la sortait par les ailerons pour que nous puissions tâter l’épaisseur de la viande. Puis, la poule passait sous nos yeux chez le rabbin (nous l’appelions le rabbin, parce qu’il connaissait les règles de la cacheroute et qu’il avait un couteau au tranchant aiguisé comme un fil tendu) ; le rabbin, en connaisseur, manipulait la poule pour vérifier qu’elle n’avait pas de fracture, c’est à dire qu’elle était vraiment cachère, puis, d’un seul coup, un seul de son couteau, il lui tranchait le cou et la passait prestement au déplumeur placé derrière lui, nettoyait son couteau et en éprouvait le fil impeccable sur son ongle long et sale en attendant la suivante. Pendant ce temps, mon père et moi, nous restions debout en attendant qu’on nous rende la volaille toute propre emballée dans un papier. Je ne veux pas quitter le quartier des volailles sans te dire un mot de l’odeur, une odeur délicieuse d’ammoniaque et de fiente de poules, mais attention de poules en bonne santé et qui avaient passé toute leur vie de poule à courir. Quand je veux me faire plaisir, je ferme les yeux et je repense à cette odeur, et à ces poules qu’on livrait sans pitié au couteau du rabbin.
A neuf heures, nous avions faim ; enfin, non, nous n’avions pas faim, mais nous nous arrêtions quand même devant la boutique du marchand de pois chiches.
Sur le feu, il y avait une marmite, une grande marmite, ventrue. Mon père commandait deux bols de pois chiches que le marchand nous remplissait avec sa grosse louche qui raclait consciencieusement le fond de la marmite, pour en ramener généreusement le bouillon et les pois chiches. Là dessus, il mettait du piment mélangé à du cumin et de l’ail écrasé, plus un grande giclée d’huile d’olive ; puis nous prenions chacun un petit pain que nous coupions dedans en petits morceaux ; et , avec la cuillère, nous épuisions notre bol jusqu’au fond, comme des hommes qui ont fait un bon marché avec de bons légumes et du beau poisson aux yeux brillants.
Parfois, nous options pour un beignet à l’huile. Le marchand était assis en tailleur sur un parvis de carreaux blancs qui surplombait une grand bassine d’huile bouillante, et il avait un geste de la main, comme ça, tu vois, pour jeter la galette de pâte crue dans sa poêle. Nous prenions possession des beignets au sortir de leur bain d’huile bouillante, et nous nous brûlions avec bonheur le bout des doigts et la bouche !
A dire, il y en aurait encore et encore, mais vous savez qu’on ne peut jamais dire l’essentiel; alors je te livre l’écume de mes souvenirs et je te fais confiance pour remplir les trous.
Voilà, c’était la carte postale que je vous expédie du pays de mes souvenirs.

Yvan Boccara

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