‘allûch علّوش ou plutôt للؤش lellouch ?
«Profond est le puits du passé. Ne devrait-on pas dire qu'il est insondable ?»
Telles sont les deux phrases mises en exergue par Thomas Mann (1933-1943) dans sa passionnante tétralogie romanesque, "Joseph et ses frères" et, plus précisément, dans le premier volume “Les histoires de Jacob”. Elles mettent bien l’accent sur le côté parfois inaccessible des origines de toutes choses. Bien sûr, cette réflexion concerne en premier lieu l’histoire avec un grand H, mais aussi bien d’autres disciplines telles que l’astronomie, la géologie, la paléontologie pour ne citer qu’elles.
Dans un domaine de recherches moins ambitieux, l’étymologie et l’onomastique, traitant respectivement des mots et des patronymes, sont également confrontées aux problèmes des origines.
L’étymologie requiert de solides connaissances de grammaire et de linguistique. Sans elles, comme le fait remarquer Guiraud (1967), on risque des absurdités, telles que faire dériver pantalon de “pend au talon” ou d’avancer que, grâce au chapeau “on échappe à l’eau”.
A propos d’onomastique, et plus précisément de l’origine et du sens des patronymes des juifs de Tunisie, c’est généralement l’ouvrage de Paul Sebag (1967) qui fait office de référence. Sa bibliographie signale les très nombreux travaux antérieurs consacrés à ce sujet.
A propos du patronyme Lellouche, si répandu dans toute l’Afrique du Nord et porté par des personnalités bien connues, il reflète j’opinion communément admise. Il écrit : “Lellouch. Lellouche: De l’arabe علّوش ‘allûch , subst. “agneau” (M. Beaussier, op.cit., p. 671. Précédé de l’article, a donné al ‘allûsh et par contraction lellûsh, d’où les transcriptions Lellouch et Lellouche”.
Cette dérivation persiste jusqu’à aujourd’hui. C’est en effet elle qui est répercutée dans nos téléphones mobiles par I.A.
Cette même réfutation, on la retrouve dans Taïeb (2004b) ainsi formulée : “D’autres patronymes sont vraisemblablement berbères, sans qu’il soit possible de déterminer, avec exactitude, leur sens. Tel est le cas de .........Lellouche, a-lelluš, (objet brillant de peu de valeur, toc), en kabyle. Cette interprétation est plus plausible que celle qui veut voir dans ce patronyme une déformation du terme arabe ‘alluš (agneau). Il est, en effet, fort improbable qu’une consonne, aussi puissamment articulée que le ‘aïn arabe au début de mot, ait pu choir”.
On voit bien là que le nom Lellouche a fait l’objet de plusieurs assertions et suppositions contradictoires émises par les spécialistes de l’onomastique des noms de juifs de Tunisie ou d’Afrique du Nord. Ainsi le doute subsiste et un flou demeure quant au sens de ce patronyme.
Et si on quittait le règne animal pour le règne végétal ? Après tout, les noms assez répandus tels Kamoun ou Besbès, épices fort estimées extraites de plantes, ou même Zeitoun ou Zitouni, olivier, (Zemmour en berbère), Ellouz ou Illouz (amandier) sont portés par des Tunisiens aussi bien juifs que musulmans.
Il se trouve que, dans un blog que Gisèle Dakhlia et moi-même gérons depuis les années 90 à propos des plantes rencontrées dans nos randonnées dominicales en Tunisie (https: https://hgtunisieflore.over-blog.com/) le mot lellouch apparaît deux fois, en caractères latins et arabes , dans un article publié en mars 2015 consacré aux fleurs de la famille des Asteraceae (autrefois dites Composées), et plus spécialement la fleur appelée souci ces champs.
Tirées donc du blog, je cite ces quelques lignes:
“calendula arvensis L.= souci des champs = للؤش (lellouch)
Bouarrouj N. et al. (non daté) : 36, للؤش (lellouch)
Careme Cl. (1990) : 118, 119 (c. bicolor) = jemir, للؤش (lellouch)”
A ma connaissance, jamais auparavant n’a été avancé un rapprochement entre le patronyme Lellouche et cette belle fleurette de couleur jaune orangé ainsi désignée en Afrique du Nord. En arabe classique elle est appelée “zahrat el qatifa”.
D’ailleurs, il est fort probable que, vu son aspect éclatant, la fleur souci soit désignée de façon locale للؤش en relation avec le verbeيللّش signifiant « il brille ».
Sans doute, l’ancêtre primordial des Lellouche brillait-il par sa beauté, comparable à celle de la fleur, ou par toute autre qualité physique ou morale. Cette notion de brillance rejoint la signification proposée par Taïeb (2004b) comme indiqué plus haut.
Bien sûr, cet article n’a pas la prétention d’être scientifique, mais elle mérite d’être prise en considération, les Lellouche n’y perdront rien au change !
Maintenant, quant à savoir si ce nom a été porté par des berbères judaïsés ou par des juifs s’exprimant normalement en berbère, tout comme les communautés d’Afrique du Nord, au milieu desquelles ils vivaient en harmonie depuis plusieurs siècles, ça c’est une autre histoire. Profond est le puits du passé!
Bibliographie
Benarous R. (2016) : Histoires de famille : Les Lellouche, des Tunisiens pure souche ! https://harissa.com/news/article/histoires-de-famille-les-lellouche-des-tunisiens-pure-souche
Bouarrouj N.(chef de travaux), Ben Arfa A., Bouarroua M., Chaouche A. & El Kasri A . (non daté) : Liste des plantes spontaneae de la région de Tunis. Fac. agro. , lab. botan. et phytopath. , doc. inéd. , 38 pp., 3 p. index franç. , 2 p. errat. , 3 p. synon. arabes des plantes potagères.
Carême Cl. (1990) : Les adventices des cultures méditerranéennes en Tunisie, leurs plantules, leurs semences. Inrat, publ. agricole n° 26, 399 pp., Tunis.
Guiraud P. (1967: L’étymologie. Presses universitaires de France, 2ème éd., Que sais-je n°1122, 125 pp.
Mann T. (1933-1943) : Joseph et ses frères. NRF, Flammarion, 4 vol.
Sebag P. (2002) : Les noms de juifs en Tunisie. Origine et signification. L’Harmattan, p.96.
Taïeb J. (2004a) : Juifs du Maghreb: noms de famille et société .Cercle de généalogie juive- Paris, p.111.
Taïeb J. (2004b) : Juifs du Maghreb : onomastique et langue, une composante berbère ? Encyclopédie berbère 26 – 2004, p. 3969 – 3975. https://doi.org/10.4000/encyclopedieberbere.1373
H. Bismuth
Décembre 2025
