10 rue bab carthagène, par Monique Zetlaoui

10 rue bab carthagène, par Monique Zetlaoui

 

             Il est là, murs blancs et persiennes bleues, escaliers de marbre et lourd portail de bois, il est là, c’est tout. Adultes et enfants, en franchissent le seuil plusieurs fois par jours, dévalent les escaliers ou les gravissent lentement, ouvrent et ferment les portes, s’accoudent au rebord des fenêtres, s’abritent des ardeurs du soleil, des assauts de la chaleur derrière ses persiennes dont les jalousies laissent filtrer des raies de lumière. 

  Qui l’interroge, lui qui a vu naître vivre et mourir plusieurs générations ? Qui lui demande : c’était comment avant ? Qui connaît sa date de naissance, qu’un architecte étourdi a oublié de graver ? Qui sait que sous son apparence imperturbable, lui qui ne bouge jamais, lui qui reçoit stoïquement les pluies diluviennes, que seule l’ire du ciel méditerranéen sait déverser, lui qui est fouetté par le vent brûlant venu du sud, glacial du nord, a influencé le cours de nos vies ?  Qui se souvient du temps où, il n’était pas un immeuble mais un palazzo ? Qui devine qu’il sait entendre, écouter ? Qui se doute que lui, petit immeuble à deux étages et quatre appartements, il en connaît des langues ? Qui sait que sa langue maternelle était l’italien ? Qui se souvient qu’il fut conçu et dessiné par un architecte italien à l’accent livournais, élégant et rigoureux et bâti par des maçons siciliens consciencieux et  séducteurs ? Qui sait que les berceuses, qui l’ont accompagné, durant sa construction étaient des ritournelles italiennes et des canzonettas siciliennes que fredonnaient ces maçons ? Qui devine qu’après l’italien, il a appris l’arabe, le français, le judéo-arabe et aussi le maltais, cette  langue où fusionnent l’arabe et l’italien ? Qui devine que dans ses rêves il entend des mots puniques, berbères ? Qui sait que tous les matins de sa vie, il s’est réveillé à l’aube, d’abord au pas des chevaux qui tiraient calèches et charrettes, puis au son du tramway qui courait au milieu de la rue, enfin au vacarme assourdissant des moteurs et des klaxons ?

    Il y a longtemps, très longtemps, lorsque la courtoisie et la politesse étaient encore de mise, il fallait s’annoncer avant de pénétrer chez lui, il fallait heurter une délicate main de bronze, immobilisée au bois lourd de la porte. Fine main, jolie main qui s’offensait du mot du mot heurter. Elle voulait un effleurement, une caresse, un frôlement. Aujourd’hui, plus personne ne s’annonce devant son seuil, c’est à l’entrée de chaque appartement qu’une vulgaire, banale et stridente sonnette retentit. Les locataires des lieux, serviles et esclaves du progrès, répondent instantanément à l’impérieuse sonnerie.

       Il était un prince et ne s’en est pas caché, était sensible à un certain luxe. Mais oui, ses marches et son sol sont taillés dans du marbre de Carrare.  Dans l’escalier, ses barreaux  de fer forgé aux courbes gracieuses soutiennent une rampe en bois de noyer verni et dans les appartements des moulures ornent ses hauts plafonds. Il a toujours eu conscience de sa valeur, non il n’est pas orgueilleux, juste fier. De quoi est-il fier au juste ? Des matériaux nobles qui le composent ? De son agencement ? Des personnes qui ont fait un bout de chemin avec lui et parfois même le chemin de la vie ? Est-il fier d’être polyglotte et de maîtriser le français, l’arabe, l’italien, le sicilien et même le maltais ? Fier de sa résistance aux outrages du temps, ce meurtrier féroce, ce destructeur implacable de la beauté ?

  Il n’est évidemment pas insensible à tout cela, mais il y a autre chose, c’est de sa position est de ses ouvertures qu’il est le plus fier. Il a deux façades, « courant, banal, habituel » claironnent les autres immeubles, « pas de quoi pavoiser. » Mais lui seul sait que ces persiennes bleues, closes aux moments les plus chaudes de la journée, elles, qui volent le bleu du ciel pour que les habitants ne le perdent et qui savent si bien préserver la fraîcheur à l’intérieur des murs, sont le reste du temps, ouvertes non pas entrebâillées mais grandes  ouvertes sur deux rues, mondes, deux civilisations.             

  Le coté Sud voit s’étendre devant lui la Médina, ville arabe et le vieux ghetto juif, la Hara. Les fenêtres du Nord lui offrent la ville européenne. Aux aurores, le Sud le réveille par l’appel du muezzin, au Nord, carillonnent les cloches de la grande cathédrale. Né d’un père architecte italien et ancré dans une terre-mère tunisoise, portant dans son ventre chaud,arabes et juifs, maltais, turcs, et d’autres minorités  il ne peut être que métissage, rencontre.

Tourné vers le Sud, il est réceptif à l’Orient, il connaît les légères babouches qui foulent son marbre, les lourdes gandouras de laine qui l’effleurent. Longtemps, il chauffa ses vieux murs à la chaleur du kânûn, sur lequel mijotaient aussi ragoûts et couscous avant l’arrivée des poêles à pétrole et celle des réchauds au butagaz qui trouvaient très ingénieux de se déplacer sur des roulettes. Au Sud, il s’enivre de mélodieuses mélopées arabes, sirote thé et café très sucrés et se grise des parfums capiteux qui parviennent du souk el attarine. Au Sud, se cachent les palais aux rafraîchissants patios où le jasmin court le long des murs, où l’eau jaillit au milieu d’une cou retombant en gouttelettes. Au Sud, aussi les venelles où même dans cette terre de soleil l’astre roi a bien du mal à pénétrer, le sud des enfants à la morve au nez et la misère en bandoulière, le sud qui achète un verre d’huile chez l’épicier et les cigarettes à l’unité. Au Sud, les vieux rabbins au regard triste, aux vêtements   élimés mais princes dans la cour de Dieu. Au Sud, la Zitouna, la Grande mosquée de l’Olivier, qui depuis l’époque aghlabide  telle une sentinelle veille sur la ville. Au Sud, le mausolée de Sidi Mahrez, le Saint patron de la ville, protecteur des juifs et organisateur des souks.

 Au Nord, les fenêtres s’ouvrent sur ordre et discipline. Au Nord, les avenues sont plus larges, les gâteaux ne dégoulinent pas de miel mais sont soigneusement alignés derrière les vitrines, les mouches sont interdites. Au Nord, la grande cathédrale, les messes et les vêpres et la grande synagogue construite dans la ville européenne. Au Nord, les papas portent des costumes d’alpaga, coupés par de talentueux tailleurs italiens et aiment Verdi et Chopin. Le vent du Nord est moins lourd de senteurs entêtantes et capiteuses, mais il amène pêle-mêle Diderot, Mozart, Zola, le jazz, Picasso, Louis Amstrong, Sartre et cet art né en France, des frères Lumière : le cinéma.

 Il est loin d’être placide l’immeuble, il est vivant, il est rencontre, il est mélange. Il a l’ouie si fine, ses murs ont préservé grands et petits secrets Il a écrit en lettres invisibles des recettes quand les aïeules ne savaient pas encore écrire et s’est fait notaire en transmettant ce goûteux et savoureux héritage. Précis et méticuleux, d’une génération à l’autre il n’a pas oublié de transmettre tous les détails, la pointe de coriandre, la pincée de muscade, les gouttelettes d’eau de rose, le nuage de sucre et les riches et lourdes doses d’amour et de sensualité sans lesquels aucun plat ne peut réussir. Il a appris à chaque génération à rouler voluptueusement entre les doigts les graines de semoule, à enfiler les gombos en guirlandes et les mettre à sécher au soleil pour les réserves de l’hiver avec d’autres fruits et légumes. Gourmand, il a humé des salsas de pomodore plus italiennes qu’à Naples et des épices plus indiennes qu’à Bombay. Il a aussi pleuré l’immeuble, impuissant à l’Aïd et à Pessah lorsque musulmans et juifs s’imaginent ravir et contenter Dieu en égorgeant en sacrifice un blanc, tremblant et innocent agneau. Il a laissé couler ses larmes avec celles que l’on appelait « les bonnes », larmes salées qui glissaient sur l’eau des lessives. La nuit, il a entendu des gémissements de tristesse   et des soupirs d’extase. Avec respect, bien qu’athée, il a écouté Le Notre Père, la Shahada et le Shéma.  Il a vu le henné rouge sur la main de la jeune mariée, a entendu les hurlements de la jeune femme en train d’accoucher et le cri miraculeux du nouveau-né. Par-dessus l’épaule de certains de ses locataires, il a dévoré goulûment l’histoire du monde dans les pages des livres. Dans sa chair il a vécu le progrès, il a vu les lampes à huile s’éteindre devant l’insolente électricité et le long de ses plinthes couraient des fils recouverts de baguettes de bois, porteurs de la fée lumière. Il a vu partir sans un adieu, sans un merci  les braseros et kânûns et l’arrivée du gaz.

Pendant la guerre seconde guerre mondiale, il a abrité ces deux aviateurs anglais téméraires et effrayés, il leur a ouvert ses bras à ces jeunes gens à la peau si blanche, guettant du coin ses persiennes l’occupant allemand et les protégeant dans ses murs. Il voyait souvent un jeune homme au regard inoubliable, bleu méditerranée, bleu acier, au sourire conquérant et ravageur, en conciliabules avec un jeune journaliste juif. Il entendait des mots nouveaux sortir de la bouche de celui qui n’était pas encore le Raïs, le Combattant Suprême, des mots qui disait autonomie, liberté destour, indépendance et il a su garder le secret du jeune homme qui croyait si fort à ses rêves.

Dans les appartements, les portes claquent, les vents venus d’ailleurs se croisent, s’affrontent, se séduisent se donnent l’un à l’autre, repartent reviennent.. Les yeux-fenêtres frangés de cils-persiennes couleur azur les appellent, les aspirent, c’est un courant d’air permanent. Les vents déposent au creux de l’oreille, minuscules paillettes, sons, bruits, musiques, senteurs, parfums, fragrances, effluves, idées, pensées, concepts, saveurs, goûts venus du coin de la rue et du bout du monde. Les tambours et cymbales se mêlent au violon et au piano. Subrepticement, les chaudes épices du Kérala soulèvent les couvercles des marmites et s’y glissent, la halva shamia venue de Syrie se love amoureusement sur le lit d’une chaude baguette parisienne fraîchement débarquée. Immeuble de rencontres tu écoutes les longues palabres de ces jeunes gens curieux de tout, comme il a entendu les silences imposés des jeunes filles qui n’en pensent pas moins au début du XX° siècle, attendant anxieuses, l’époux choisi par les parents en rêvant à Rudolph Valentino ou Douglas Fairbanks. Ici, les paroles Ibn Khaldoun, fondateur de la sociologie politique au XII°siècle, se mêlent à celles d’un jeune médecin viennois, omnibulé par l’inconscient. De Paris, les vents apportent la   voix déchirante de la môme Piaf, écorchée vive, toute de noir  vêtue, elle pleure son accordéoniste et console Milord. Des bords du Nil parvient  le chant ondulant de la diva Oum Khalthoum, qui telle une prière psalmodie désespérément l’amour. Dans le même temps, le même lieu, les vents amènent aussi les crissements de soie et de dentelles des jupons que Brassens trousse lestement. Du Nord, la voix gouailleuse de Mistinguett, du Sud, la voix sensuelle de Habiba Messica, toutes deux affolent les hommes.

Que veut l’immeuble ? Il veut être un carrefour, un lieu de rencontres, de métissage. Il veut qu’en lui, se mêlent le jaillissement de l’Orient et la rigueur occidentale. Sec et chaud Sirocco, légers zéphirs, glacial blizzard, alizés des tropiques, vous tous les vents vous êtes les bienvenus, entrez, malhaba.

                Papa, gravit lentement les marches, il porte avec précaution un trésor dans ses bras, un trésor qui gigote, qui pleure. Il est fier de sa petite fille, il en est fou, comme il le sera des deux autres petites filles qui graviront à leur tour dans ses bras les marches de l’immeuble.  Ma mer(e), je connaissais ta tendresse maternelle, je ne connaissais pas encore celle des hommes, mes hommes. Les hommes de mon pays, orgueilleux et timides, insolents et tendres, conquérants et conquis. Jolis parleurs, hâbleurs, frimeurs, ceux contre qui je coucherai ma peau, sitôt sortie de l’adolescence. Ces hommes  au regard de braise, à la peau douce, au cœur palpitant, un peu tricheur, un peu voleur de cœur, mais si souvent volés.

     

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