Pâque : mémoire de la liberté, pédagogie de la responsabilité
David Bensoussan
Auteur de la trilogie La Bible prise au berceau (Éditions Du Lys)
Une aura singulière entoure Pessah, la fête de Pâque. Elle commémore un événement fondateur : la libération des esclaves hébreux d’Égypte. Cet épisode, rappelé à une cinquantaine de reprises dans le Pentateuque, sert de matrice à une éthique exigeante, notamment dans le rapport à l’étranger. Plus d’une fois, il est rappelé que : « vous avez été étrangers en Égypte (Exode 22-21, Deutéronome 10-19)». La fête de la Pâque (Exode 12-14, 13-10) s’inscrit dans des rites précis — au premier rang desquels la soirée du Seder — et se prolonge durant sept jours avec la fête des azymes marquée par la consommation de pain non levé (Exode 23-15).
Le récit fondateur
À la suite de l’énigmatique épisode du buisson ardent, Moïse reçoit la mission, de Celui dont le nom est « Je serai ce que Je serai (Exode 3-14) », de se présenter devant Pharaon pour exiger la libération des Hébreux, établis en Égypte depuis plusieurs générations. S’ensuivent les dix plaies — dont certaines peuvent être interprétées comme des phénomènes naturels — un départ précipité au cœur de la nuit marquée par le sacrifice pascal, puis la traversée de la mer des Joncs. Le peuple entame alors une longue errance dans le désert du Sinaï, au terme de laquelle il reçoit les Dix Commandements (Exode 20-1 à 2-13), prélude à l’entrée en Terre promise.
Entre histoire et énigme
La datation de l’Exode, la durée du séjour en Égypte et l’itinéraire de la traversée du désert ont donné lieu à une multitude d’hypothèses. Aussi élaborées soient-elles, elles ne débouchent pas sur des certitudes. Pourtant, le texte biblique regorge d’indications précises de lieux, de périodes et de coutumes (La Bible prise au berceau, Volume 3). Comme s’il défiait le chercheur, il semble suggérer que sa vérité essentielle ne se laisse pas enfermer dans la seule vérification historique, mais se déploie dans l’expérience qu’il appelle à revivre.
Cependant, si l’on retient l’hypothèse d’un Exode situé à la fin du XIIIᵉ siècle, celle-ci coïnciderait avec les grandes migrations des « peuples de la mer », détenteurs d’une maîtrise avancée de la métallurgie du fer. Leurs incursions entraînèrent la dévastation de cités prestigieuses telles que Mycènes et Ougarit, la disparition de l’Empire hittite et l’affaiblissement durable de la puissance égyptienne.
Le texte biblique évoque, par ailleurs, une multitude de groupes qui se seraient joints aux Hébreux. Il est plausible que ces populations aient été en grande partie constituées de prisonniers de guerre d’origines hittite, asiatique, nubienne et libyenne. Ainsi, une agrégation de peuples divers se serait ralliée aux Hébreux, contribuant à la formation du peuple d’Israël (Exode 12-38).
Une éthique enracinée dans la mémoire
L’Exode est mentionné dès l’ouverture des Dix Commandements : « Je suis l’Éternel ton Dieu qui t’ai fait sortir du pays d’Égypte, de la maison de servitude (Exode 20-1). » Cette introduction est décisive : elle fonde l’exigence morale non sur une abstraction, mais sur une mémoire vécue — celle d’un peuple libéré.
Les commandements s’adressent à chaque individu (« tu n’assassineras point », « tu ne voleras point »), affirmant la responsabilité personnelle et la dignité irréductible de chacun. Mais cette interpellation individuelle s’inscrit dans une dynamique collective : c’est en tant que peuple libéré qu’Israël reçoit la Loi, et c’est dans la société que celle-ci doit être incarnée.
Ainsi, la mémoire de l’Exode devient un impératif partagé. Elle fonde une attention particulière envers les plus vulnérables — l’étranger, la veuve, l’orphelin (Exode 24-21 à 24-22)— et institue une morale de la responsabilité historique.
Le Seder : une pédagogie vivante
Le cœur de la fête réside dans le Seder, où la Haggadah est lue et commentée collectivement durant la soirée. Récits, explications, chants et symboles s’entrelacent dans une liturgie vivante, où la participation des enfants occupe une place essentielle.
La Haggadah insiste sur l’appropriation personnelle du récit : « Nous étions esclaves en Égypte… (Deutéronome 6-21) » ; « chacun doit se considérer comme s’il était lui-même sorti d’Égypte (Haggada) ». Cette identification transforme le souvenir en expérience intérieure et renforce le sentiment d’appartenance.
Déjà, dans le Deutéronome, la transmission s’inscrivait dans un dialogue intergénérationnel : « Quand ton fils te demandera… tu lui diras : Nous étions esclaves de Pharaon en Égypte… »
Interroger, transmettre, interpréter
La Haggadah met en scène quatre figures d’enfants — le sage, le rebelle, le simple et celui qui ne sait pas interroger — illustrant autant de rapports possibles à la tradition. Chacun appelle une réponse spécifique : enseignement approfondi, confrontation, simplification ou initiation.
Elie Wiesel proposait d’y voir aussi une lecture historique : quatre générations successives, de la fidélité à l’oubli en passant par la révolte et l’ignorance. La première vit la tradition, la seconde s’en détache avec fronde, la troisième s’interroge, la quatrième s’en éloigne au point de ne plus même formuler de questions. Ainsi, commenter la Haggadah devient un acte essentiel : il maintient vivante la mémoire et sauvegarde le fil ininterrompu de la mémoire collective.
Une portée universelle
Récit fondateur de libération, l’Exode a exercé une influence profonde et durable bien au-delà du judaïsme : dans les traditions chrétienne et musulmane, dans la littérature, les arts, la philosophie politique et les luttes pour l’émancipation. Il est devenu l’archétype universel du passage de la servitude à la liberté.
Conclusion
Pâque ne se réduit ni à un souvenir ni à un rituel : elle est une mise en mouvement de la mémoire. En appelant chacun à se considérer comme sorti d’Égypte, elle transforme un événement ancien en exigence actuelle. La liberté n’y est pas donnée une fois pour toutes ; elle se conquiert, se transmet et se réfléchit à chaque génération. Elle trouvera sa formulation normative et ses limites dans la promulgation des Dix Commandements.
« En chaque génération, chacun doit se considérer comme s’il était lui-même sorti d’Égypte. » (Haggadah de Pessa’h). »
