Quand l'émotion efface le contexte - David Bensoussan

Quand l'émotion efface le contexte

David Bensoussan

L’auteur est professeur de sciences à l’université du Québec

Des millions de téléspectateurs ont découvert les images venues de Gaza : immeubles en ruines, parents éplorés. Ces images sont réelles. Elles méritent d'être vues.

Mais les images ne sont pas le contexte.

Lorsqu'elles deviennent le principal prisme à travers lequel une guerre est racontée, elles peuvent autant masquer qu'éclairer. Le conflit israélo-palestinien est peut-être aujourd'hui l'exemple le plus frappant de ce paradoxe. Une grande partie de la couverture médiatique décrit avec justesse les conséquences humaines de la guerre, mais laisse souvent dans l'ombre les réalités historiques, stratégiques et politiques qui permettent d'en comprendre les causes, les choix militaires et les perceptions profondément différentes des deux sociétés.

Il ne s'agit évidemment pas de minimiser les souffrances des Palestiniens ni celles des Israéliens. Il s'agit plutôt de rappeler que l'émotion, si légitime soit-elle, ne saurait remplacer le contexte.

Ce déséquilibre apparaît lorsqu'on replace le conflit dans l'ensemble des grandes tragédies contemporaines. Les guerres de Bosnie, de Croatie, de Tchétchénie, du Tadjikistan, du Cachemire, du Timor oriental, la guerre civile algérienne, celle du Liban, les massacres perpétrés contre les Kurdes d'Irak sous Saddam Hussein, la guerre Iran-Irak, la répression menée par Bachar el-Assad contre son propre peuple en Syrie ou encore les conflits du Soudan ont fait des millions de victimes. Cette liste est loin d'être exhaustive.

Pourtant, aucune de ces tragédies n'a occupé durablement l'espace médiatique occidental comme le conflit israélo-palestinien. Les souffrances de Gaza retiennent, à juste titre, l'attention du monde. Mais cette couverture laisse souvent le lecteur sans les clés historiques, stratégiques et géopolitiques nécessaires pour comprendre les décisions prises par Israël. Les victimes palestiniennes occupent l'avant-scène; les victimes israéliennes sont fréquemment reléguées à l'arrière-plan, lorsqu'elles ne disparaissent pas complètement du récit.

Depuis les accords d'Oslo, les organisations palestiniennes ont reçu des dizaines de milliards de dollars d'aide internationale. Selon Israël et de nombreux observateurs, une partie importante de ces fonds aurait été détournée vers des infrastructures militaires, notamment un vaste réseau de tunnels fortifiés dont la longueur dépasserait celle du métro de Londres.

Des bâtiments administrés par des ONG, de même que certaines installations relevant des Nations unies, auraient servi à entreposer des milliers de roquettes et de missiles. Des écoles et des hôpitaux auraient également été utilisés comme couverture par des combattants du Hamas. Celui-ci est aussi accusé d'avoir détourné une partie de l'aide humanitaire, d'avoir empêché des civils d'accéder aux tunnels et d'avoir poursuivi ses attaques contre des agglomérations israéliennes malgré les conséquences prévisibles pour la population de Gaza.

Une autre dimension du conflit demeure pourtant largement absente du récit médiatique : l'endoctrinement idéologique auquel sont exposées de nombreuses jeunes générations palestiniennes. Depuis des années, le Hamas est accusé de promouvoir une culture de la haine et de glorifier la violence, y compris par des mises en scène où des enfants défilent vêtus d'uniformes militaires ou portant des ceintures explosives factices. Les événements du 7 octobre ont brutalement rappelé que cet endoctrinement n'est pas un simple discours sans conséquences.

Israël affirme avoir systématiquement lancé des avertissements avant de frapper les positions servant aux tirs de roquettes. Malgré ces précautions, ses opérations militaires ont suscité de nombreuses condamnations internationales, allant jusqu'à des accusations de génocide.

Il convient néanmoins de rappeler qu'aucune guerre moderne n'a jamais été exempte de pertes civiles massives. Le bombardement allié de Dresde par les aviations britannique, américaine et canadienne fit, selon certaines estimations, près de 100 000 morts en une seule nuit. Il ne s'agit évidemment pas d'établir une comparaison entre les conflits, mais de rappeler que les pertes civiles constituent malheureusement une constante de la guerre moderne et que les choix militaires auxquels Israël est confronté sont, selon cette analyse, d'une complexité extrême.

L'expression « prison à ciel ouvert », souvent employée pour décrire Gaza, illustre également les limites des raccourcis médiatiques. Elle frappe l'imagination, mais elle laisse de côté plusieurs éléments de contexte : Gaza partage une frontière avec l'Égypte; Israël s'est retiré unilatéralement du territoire en 2005; avant le 7 octobre 2023, près de 18 000 Gazaouis traversaient quotidiennement la frontière pour travailler en Israël, un nombre qui devait être porté à 50 000. Peu de lecteurs savent également que le personnel médical de trente-six hôpitaux de Gaza avait reçu une formation en Israël. Cette dynamique de coopération a pris fin le 7 octobre.

Israël est lui-même un microcosme de l'humanité. Sa population est issue de vagues successives d'immigration venues d'Europe, du Moyen-Orient, d'Afrique du Nord, d'Asie et d'ailleurs. Beaucoup de ces communautés avaient elles-mêmes connu les persécutions, les expulsions ou les massacres, notamment dans plusieurs pays arabes. Elles ont contribué à reconstruire un pays dont les fondateurs voulaient s'inspirer des idéaux moraux des prophètes bibliques.

Selon cette lecture, l'antijudaïsme puis l'antisémitisme se seraient progressivement transformés en une obsession dirigée contre Israël lui-même. Celle-ci aurait servi successivement le panarabisme des années 1950 et 1960, les ambitions régionales de la République islamique d'Iran ou encore les aspirations néo-ottomanes de la Turquie. À cela s'ajouteraient, dans certaines sociétés occidentales, la tentation de déplacer une culpabilité historique ainsi que la place symbolique singulière qu'occupe la Terre d'Israël dans les civilisations façonnées par la Bible.

Pour une grande partie de la société israélienne, les massacres du 7 octobre ont ravivé le traumatisme de la Shoah. Les médias rappellent rarement le nombre de vies israéliennes qui, du point de vue d'Israël, sont sauvées lorsqu'un combattant du Hamas est neutralisé. Cette dimension psychologique et historique est pourtant essentielle pour comprendre la manière dont les Israéliens perçoivent cette guerre.

Le Hamas a également fait de la guerre de l'information un champ de bataille à part entière, bénéficiant, selon ses détracteurs, de relais médiatiques influents, notamment de la chaîne qatarie Al Jazeera. À cela s'ajoute le visionnement de nombreux manifestants issus de régimes autoritaires, où l'endoctrinement idéologique et la diffusion de la haine sont profondément enracinés.

Le journalisme a le devoir moral de témoigner de la souffrance. Il a tout autant le devoir de l'expliquer. La compassion sans contexte risque de devenir du militantisme. Le contexte sans compassion devient une froide abstraction.

Les lecteurs méritent les deux.

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