L’OCCUPATION ALLEMANDE EN TUNISIE, par André ZERAH

Le 8 Novembre 1942 les forces américaines et alliées ont débarqué dès l’aube en plusieurs points des côtes de l’Afrique du Nord, plus précisément en Algérie et au Maroc

En ce matin de Novembre à Tunis, nous ne savions rien de plus.
Mon père, toujours très matinal sorti, il avait l’habitude le dimanche de faire quelques emplettes au marché central, puis un détour à son bureau d’avocat tout proche.. passage Bessis.
Mon jeune frère Daniel ( 15 ans) également dehors pour un entraînement de Volleyball
J’ouvre les fenêtres du balcon au troisième étage sur l‘avenue Jules Ferry, un matin ensoleillé de Novembre.Comment ai-je appris la nouvelle ?
Pas de journaux, la radio( la TSF) nous ne l’écoutions pas le matin ( des émissions religieuses le dimanche, de même à Radio Rome)
A Tunis, on ne se téléphonait pas beaucoup..la rumeur, le tableau noir de la dépêche tunisienne ??? j’ai du mal à m’en souvenir.La nouvelle comme un coup de tonnerre dans le ciel si pur
Cependant, quelques signes avant coureurs auraient du m’alerter : des consignes de la Défense passive plus sévères, on termine en hâte la construction de tranchées sur le terre plein central. Hier soir, en rentrant du travail, les rues sinistres, plus de lumière, des ampoules peintes en bleu aux réverbères, une petite manifestation d’italiens ( des chants fascistes Giovinezza, des slogans Tunisia a Noî) sans doute organisée par la Commission d’Armistice.Rien de pareil depuis 1940. Assez surprenant….
Je me hâte, descendre sur l’avenue… parler

« N’oublie pas de mettre ton costume neuf » me cria ma mère
Le tailleur : un petit artisan juif de la rue de Sparte me l’avait livré vendredi
Costume, beige clair plutôt printanier, un coupon de tissus acheté au marché noir.Je laissais ma mère préparer le repas de midi comme chaque dimanche
La rue ( où j’étais censé recueillir des informations) étonnamment identique malgré la Nouvelle.
Des promeneurs au « ralenti » Le tram N°9, trajet le port, les abattoirs, circule presque vide. C’est dimanche, de l‘autre côté du trottoir la gare du TGM (le petit tortillard- où nous embarquons pour nos plages) très peu animée, les cloches de la cathédrale, la messe du dimanche…. Sur le terre plein, un marchand de fleurs arabe, il connaît bien ma mère, me demande de ses nouvelles. Sait-il quelque chose ? il m’offre un œillet, vite à ma boutonnière comme si de rien n’était.Je retrouve mon père en bas de la maison… il guette son ami Maitre Elie ATTAL, et tient à la main comme chaque dimanche, une boite de gâteaux de la Patisserie Royale. C’est un rituel, j’interromps sa rêverie
« Crois tu que les courses ( hippiques) auront lieu cet après midi à Kassar Said ? »
Il me répond par une gifle retentissante !
Lui qui n’avait jamais levé la main sur moi !
Aujourd’hui, je suis encore surpris de son geste mais autant de ma question.
A quoi a-t-il pensé ?
Fils surprenant, insensé, immature ?
J’allais avoir 21 ans ……
Ce 8 novembre à midi ;
Cet incident clos, nous voici réunis tus les quatre autour de la table de la salle à manger
Daniel en face de moi, mon père Elie à ma droite
Dimanche est toujours un repas de fête à la française
Pas de Shabat pour une famille de juifs non pratiquants, pas de fêtes religieuses traditionnelles, pour des juifs laïques, seulement pour Pessah quelques galettes de pain azyme en guise de souvenir ?
Le dimanche, ma mère Juliette s’empare de la cuisine, mais accaparée par ses études d’avocate, puis par sa vie professionnelle, il faut avouer que sa culture culinaire est très restreinte.
Son ambition pour le choix du menu reste peu ambitieux en regard de ses capacités. Comme entrée, un pâté intitulé pompeusement foie gras, puis un gigot d’agneau un peu trop cuit, quelque fois des plats inspirés par le menu des hôtels de nos vacances en France, gratin de pâtes au fromage, vol au vent financière, quiche lorraine, pas de cuisine italienne. Au contraire, en semaine, une nourriture très simple, à midi ( grillades, poissons ) le soir jamais de repas, la table n’est pas mise « Café latte » en général très rarement une oja ( œufs brouillés au carouia) que mon père prépare avec gourmandise lui-même à la cuisine.Sauf lorsque ma grand mère Mémé habite chez nous et dès le matin le kanoune est allumé, l’appartement va embaumer d’un délicieux parfum de cuisine italienne.
Couscous, tajines et plats aussi étranges que savoureux
J’ai le merveilleux souvenir de mes sorties de lycée à 11 heures, ou je me précipitai à la cuisine et avec sa complicité je recueillais dans ma bouche, au sortir de la poêle une « banatage » à l’œuf encore mollet
Mais ce dimanche, absente, elle nous avait laissé en souvenir un gâteau de semoule et de dattes, une farka qui trônait sur le buffet et que l’on ne mangeait jamais à table mais par tranches en sortant de l’école.
La conversation à table assez détendue, papa un peu moins discret que de coutume, Daniel nous parle du volley ball, de l’équipe de l’alliance de ses jeunes camarades enthousiastes.
Privé de mon loisir préféré ( mais au fait les courses ont-elles eu lieu ?) je ne regarde pas ma montre.
Maman va et vient de la cuisine à la salle à manger, débarrasse la table promène une éponge sur la toile cirée.
Nous passons au petit salon : suite vitrée de la salle à manger, le lieu pour moi le plus agréable de la maison, sorte de bow window ensoleillé.
La Nouvelle fait de ce jour un jour de fête. Je suis assis sur un fauteuil en rotin. Mon père ouvre la bouteille de Cointreau. Je termine au salon la meringue au sabayon que Daniel a montée de chez Caccioa le glacier . J’ai allumé ma pipe reçue en cadeau à l’occasion de la communion de mon frère
Le téléphone se met à sonner. C’est l’oncle Isaac, en réalité un grand oncle, le frère de Mardochée
Isaac Smadja avocat juriste de renom : c’est à son cabinet qu’il a accueilli en 1911, sa nièce Juliette, jeune avocate, pour son stage.

On dit de lui qu’il est riche, il a épousé une Saporta, grande famille d’origine italienne, a beaucoup aidé Mémé sa belle sœur, pendant la guerre ( Mardochée était au front comme engagé volontaire) fait construire un superbe immeuble avenue de Paris, en face de l’hotel Majestic, ma grand mère disposait d’un vaste appartement où j’ai vécu mes premières années, bercé par sa tendresse et l’amour de ma tante Hylda (tati) et de mes deux oncles encore célibataires Gaston (taton) et Maurice.
L’oncle Isaac ne se manifeste que dans les circonstances importantes.
Il a su constituer une grosse clientèle de colons français, de riches italiens. Il a des antennes à la Résidence Générale et téléphone pour nous informer.
Le débarquement allié a réussi. Arrêt des combats à Alger et Oran, encore pas de cessez le feu au Maroc, des troupes américaines aéroportées occupent tous les aérodromes jusqu’à Constantine
Et la Tunisie… et nous ?
L’amiral Esteva, un fidèle du maréchal Pétain a décidé de lui obéir et a ordonné au général Barré de faire évacuer la garnison de Tunis et de s’opposer à l’invasion anglo-américaine
Ma mère brutalement s’inquiète, décide d’appeler sa sœur au téléphone
Tati a suivi son mari Maurice Taieb, pharmacien à Mateur à 5Okms à l’ouest de Tunis.Mémé est depuis une semaine chez eux… pas de communication
Elle appelle son frère Gaston. ma tante Madeleine répond :
« Gaston n’est pas là, parti assister à une réunion d la communauté, une réunion d’urgence ? non, prévue depuis longtemps !
Je me réfugie dans la salle centrale de l’appartement pompeusement appelée bureau.
Effectivement une jolie bibliothèque en angle, une table de bureau plutôt décorative au centre. C’est dans cette chambre que je dors, un divan. J’ai à mon chevet un tourne disque d’occasion que je viens d’acquérir à bon compte et payé de mes propres deniers à Lucien S, en cadeau un disque de Duke Ellington ( Caravan+saint james infirmary) mon seul disque encore à cette date.
Lucien m’a glissé en prime un journal communiste clandestin « l’Avenir Social » Je l’ai lu avec intérêt ;.. les combats héroïques de l’armée rouge, un second front ? Le second front il existe depuis ce matin. J’aimerai écouter de la musique mais cela dérangerait Daniel et mon père. Je retourne dans la salle à manger.
Daniel vient de fermer son livre de géographie. Je recherche en vain une carte détaillée de l’Afrique du Nord ( pas encore enseignée au lycée).
Papa a sorti de son cartable un encrier noir et un autre rouge, deux portes plumes,il rédige ses conclusions pour le tribunal de la Driba, en langue arabe. Il maîtrise parfaitement cette langue ayant été avant d’être avocat, interprète judiciaire. Je me penche vers lui, j’aime cette écriture cursive naturelle de droite à gauche artistique, il me l’a fait apprendre au lycée.
Je me penche, j’essaie de lire, j’ai du mal, il écrit sans voyelle, souligne les titres à l’encre rouge.
Daniel s’est mis à ses devoirs, une version grecque un gros dictionnaire le Gaffiot Démosthène « puis-je t’aider ? »
Daniel me répond qu’il n’a pas trop de mal, les expressions difficiles sont directement traduites dans ce merveilleux lexique.
L’arabe, le grec et puis l’hébreu que l’on a appris à lire et le latin. Combien de phrases échangées dans ces langues au cours des premiers siècles sur les bords de cette Méditerranée où le sang va de nouveau couler.
Mais le jour tombe vite. Vite les informations Radio Tunis, la BBC brouillée.
Message du président Roosevelt au Bey Moncef et au Sultan du Maroc
Cessez le feu général en Algérie, au Maroc par le général Juin et l’amiral Darlan. Les sirènes mugissent, l’alerte ce n’est plus un exercice.Nous nous décidons à descendre au rez-de-chaussée. Remue ménage dans l’escalier. Avec mon voisin Mario Papadopoulo, un jeune français d’origine grecque nous grimpons sur la terrasse. C’est imprudent, qu’importe !
En grand silence de la nuit étoilée, des faisceaux lumineux venant du nord s’entrecroisent depuis le terrain d’aviation d’El Aouina.
Mon pays, la Tunisie, est entré dans la guerre.

Commentaires

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49 années 2 mois
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Un grand merci pour ce temoignage d'une journee majeure. Je suis la fille de Raymond Et Giselle Scemama et la petite nièce de Rachel Castro amie de Juliette pour qui j'avais de l'admiration et de l'affection et que je vois encore marcher dans l'avenue jules ferry avec son cartable. Nous nous sommes connus à l'époque et je crois que nos familles étaient proches. J'ai écrit un livre "actes de propriété, ces maisons de Tunisie qui nous habitent encore" et je suis toujours passionnee par ce passé dont il faut laisser des traces. Je pense que votre famille a eu une vie marquante et si vous avez des photos et autres souvenirs, le centre de doc du memorial et le cercle de genealogie juive sont des lieux de memoire majeurs... J'avais lu le livre d'Annie Taieb mais on ne le trouve plus helas "Mardoché et ses freres"je crois. 

Bien à vous.

Francine 

frbelaisch@yahoo.fr

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49 années 2 mois
Permalien

Bonjour,

Je fais des recherches pour un article sur les premières femmes avocates au Maghreb. Je m'intéresse donc à tous les témoignages, archives écrites ou autres qui concerneraient Juliette Smaja Zerah. Je voudrais retracer l'histoire, les motivations, les pratiques et la perception que ces pionnières avaient de leur profession d'avocate. Merci par avance de me contacter si vous avez des témoignages, des archives sur Juliette Smaja Zerah ou si vous connaissez des gens qui seraient susceptibles d'en avoir. 

Bien à vous,

Florence

florence.renucci@univ-amu.fr

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