"J'ai basé Pierre !" la langue inventive des frères Journo
Les jumeaux dont nous allons parler s’appellent Max & Hubert Journo. Ils ont créé leur langue, démonstrative et contagieuse. Mais parmi nous, qui est donc le "salus" ? Ces frères joueurs et blagueurs sont aussi les inventeurs d’expressions qui ont illuminées la vie des terrasses de Belleville.
- Ariel Wizman, producteur de l'émission "Une Histoire Truculente" sur France Culture
Nés à Tunis, d’une humeur constamment joviale, les jumeaux Journo sont des célébrités de Belleville. Débarqués à Paris dans les années 1960, ils ont fédéré un groupe inséparable, une bande d'amis attablée aux trottoirs de Belleville. Leur langage, d’abord utilisé par eux seuls, va essaimer dans tout le quartier. Il y eut des joutes verbales et même des discordes ! A Belleville, depuis 5O ans, tout le monde argumente autour d’un mot et d’une notion capitale : "le Salus".
La créativité de la "langue des Journo"
Le mot "Salus" a fini par désigner toute personne sortant positivement ou négativement de l’ordinaire. Celui qui est ainsi désigné ne sait jamais s’il est un bon pote ou un raseur. "Salus" peut être affectueux ou insultant. Pour les cinéphiles que sont les Journo et leur bande, Jean Rochefort fut un grand Salus, mais Kim Jong-un est aussi un Salus, enfin Donald Trump est le Salus Maximus. Être ou ne pas être un salus, est pour certain un enjeu existentiel !
Autour de la langue des Journo se crée tout un écosystème, avec de proche en proche, des interprétations personnelles, contestées et détournées dans tout le quartier, et particulièrement autour du fameux restaurant "Chez Gabin". D’abord utilisé dans l’expression "A base de Cotesse" - trop complexe pour être explicitée - le mot "baser" a fini par signifier tout ce que l’on veut laisser de côté et oublier. "J’ai basé untel, parce c’était un Salus !" est une construction courante dans la galaxie judéo-arabo-tunisienne du quartier. Quelqu’un de "basé" peut aussi être quelqu’un de bidon. Entre eux, les jumeaux Journo ont une langue plus complexe, leur cercle rapproché en comprend les arcanes, c'est ainsi que le grand public en hérite parfois. "Baser" quelque chose ou quelqu’un est désormais une expression courante !
Les sonorités singulières d'une partie de belote
Une fois dans sa vie, il faut tenter de croiser les jumeaux Journo, et leurs copains de 50 ans, quand ils lèvent la voix, dans une partie de belote, dont Pagnol serait jaloux, juste à coté de la piscine, dans ce chemin pavé au nom bien choisi : la rue Desnoyers !
La langue des jumeaux fait partie des 7 000 langues menacées aujourd’hui de disparition dans le monde, avec l’Ainu - moins de 30 locuteurs en Asie -. Chaque langue est une vision du monde et celle des frères Journo mérite de persister : c’est une vision heureuse, qui met du soleil et de la bonne huile dans le cœur de Paris.
Hubert Journo dans l'émission "Monsieur Cinéma" de Pierre Tchernia
Générique
Avec : Max & Hubert Journo
Avec la participation de Théo Wizman
Musiques :
- "Luna Indiana" de Franco Battiato
- "Haramt Ahebak" de Warda
- "Habibi Rock" de Bob Azzam
- "Yababa" de Pablo Fierro
- "Take five" de Menachem Dworman et Moulay Ali Hafid
- "Cha cha baba" de Hakki Obadia
- "Four beats to the casbah" de Johnny Keating
- "Baghdad Bazaar" de Philip Green & Mayfair orchestra
- "EastWest" de Shantel
- "Yom Tov" de Irmin Schmidt & Bruno Spoerri
- "Juif Espagnol" de Enrico Macias
